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Explorer l'univers des auteurs Tamyras

Bloody Mary Afternoon - Episode 6

by Claude El khal 8. décembre 2009 08:14

Sur le chemin du retour, Georges tripotait sa nouvelle boutonnière. Il semblait heureux. Il fredonnait une version trash de “ My Way ”, peut-être celle que Sid Vicious avait rendue immortelle, du temps où Londres était encore rebelle. Il repensa à Bob-the-leb. “ Décidemment ce type est très fort” pensa-t-il.

Georges l’avait rencontré quelques mois auparavant alors qu’il cherchait à refourguer de vieux caméscopes Hi-8, qui depuis l’apparition de la Mini-DV étaient en voie d’extinction. La sélection naturelle s’opérant même dans l’éléctro-ménager. Le fameux axiome « survival of the fittest » étant devenu, par la force des choses, « survival of the lalest ».

Bob-the-leb s’était régalé à mettre en pièces ces caméras obsolètes, leur offrant ainsi une possibilité de vie nouvelle, sous d’autres formes et à usage différent. Très vite, une certaine amitié était née entre l’adolescent curieux et ambitieux et le vieux baroudeur reconverti dans le recèle.

On racontait un tas d’histoires sur Bob-the-leb. On disait qu’il avait fait la guerre au Liban, puis s’était retrouvé mêlé à des affaires louches dans le Golfe Persique, notamment à Bahrain et à Dubaï. On disait qu’il avait été l’homme de main d’un important trafiquant d’arme saoudien, qu’il avait géré un bordel de luxe à Kuala Lumpur ou qu’il avait fait de la prison pour avoir organisé un marché clandestin de vidéo pornos en arabe. Mais personne ne savait comment il avait fini cloîtré dans un ancien dépôt d’Islington à refourguer du matériel volé, entouré de photos de filles à poil.

Bob-the-leb ne parlait jamais de son passé. Et personne n’en parlait avec lui. Chacun s’occupait de ses affaires et la terre pouvait continuer de tourner. Pourtant les projets de Georges avaient titillé sa curiosité.
- C’est pas pour un plan caméra-vérité version porno j’espère, avait-il dit à Georges, parce que je te préviens tout de suite le marché est saturé.
- Tu me sous-estimes. Avait répondu Georges avec un sourire.
- Pas du tout, dear boy, je m’intéresse. Je veux te faire profiter de mon expérience. Tu vois des caméras, aujourd’hui y en a partout, dans les rues, dans les bureaux, dans les immeubles, les magasins, les chiottes publiques, même à la maison avec Internet. Partout. Je te le dis, it’s the Era of cameras, it’s the Cam Era!
Et il éclata de ce rire bref et tonitruant qui ponctuait chacun de ses mauvais jeux de mots. Il continua.
- Le marché est saturé. Si tu veux percer, faut que t’ais un truc nouveau à proposer. T’as intérêt à mettre du jamais vu devant ta caméra, sinon t’es en train de perdre ton temps.
Il prit une cigarette et l’alluma.
- C’est du jamais vu ce que tu vas mettre devant ta caméra?
Georges réfléchit un court instant.
- Oui et non. Dans le fond, non. Mais dans la forme, oui.
- Très bien, la forme y a que ça qui compte de nos jours.

Dans un coin vide de la warehouse, Junior jouait au foot. Il se passait la balle, pied, genoux puis tête, courrait, se driblait lui-même, tout ça ponctué de commentaires passionnés comme on faisait à la télé et de cri enthousiastes d’une foule invisible. Soudain la lourde porte de la warehouse s’ouvrit bruyamment. Junior s’arrêta net. Comme pris sur le fait, ne sachant quelle attitude adopter. Georges entra un énorme sourire aux lèvres.
- Viens voir, j’ai une surprise pour toi.
Junior ajusta son t-shirt et s’arrangea rapidement les cheveux.
- C’était quoi tous ces cris? Ça s’entendait à des kilomètres.
Junior se gratta la tête.
- Euh rien… La télé…
Georges s’approcha de lui.
- T’es en sueur… Tu te tapais une queue ou quoi?
- Non non…
- Bref… Regarde ça.
Georges montra l’ingénieux système de Bob-the-leb. Junior était stupéfait.
- C’est tout petit... T’as trouvé ça où?
- Bob-the-leb. C’est pas génial? Les mains libres, pas d’embrouille… Je te dis ce Bob-the-leb c’est un putain de génie.
Il se mit à tourner sur lui-même, les bras écartés, comme dansant une valse avec le vent.
- Je peux bouger comme je veux! Libre!
- T’as payé ça combien?
- Deux DVD.
- Des films ou des players?
- Players.
- Combien il nous en reste?
Georges continuait sa valse.
- De quoi?
- De DVD players…Combien il nous en reste?
- Aucun.
- Aucune ?
Georges s’arrêta.
- C’étaient les deux dernièrs.
- Et t’as acheté une caméra avec? T’es malade ou quoi? Et pourquoi t’as besoin d’une nouvelle caméra? Celle qu’on a marche très bien…
Il jeta à Georges un regard soupçonneux.
- Bob-the-leb t’as vendu cette caméra pour te débarrasser de moi, c’est ça? Je vais pas te laisser te débarrasser de moi. Personne se débarrasse de moi. Ni toi, ni ton putain de Bob-the-leb, ni personne.
- De quoi tu parles? J’ai acheté une caméra pour me débarrasser de toi?
T’es pas mon caméraman, tu sais. T’es mon meilleur ami. Cette caméra est là pour te libérer toi aussi.
- Vraiment?
- Évidemment.
- Et comment ça elle va me libérer ta caméra?
- Comment? Mais réfléchis Junior… Avec cette petite merveille, t’as plus à t’inquiéter à propos de touche stand-by, t’as plus qu’à être une star.
- Une star?
- Une star!
Junior sourit.
Je t’aime, tu sais… Toi et Bob-the-leb…

(à suivre)

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Bloody Mary Afternoon - Episode 5

by Claude El khal 8. décembre 2009 08:14

Islington, cinq heures de l’après-midi. Les flux et reflux des travailleurs s’engouffrant ou se déversant de l’entrée de la station de métro Angel indiquaient la fin d’une dure journée de labeur. Les pubs et les bars d’Upper Street se remplissaient à vue d’oeil. Bien que l’interdiction de servir de l’alcool après vingt-trois heures fût abolie, les londoniens n’avaient pas perdu l’habitude de s’en jeter un ou deux avant de réintégrer leur foyer.

Au milieu d’Upper Street, une petite allée donnait sur les portes de services de plusieurs bars. Parmi celles-là, une porte blanche en bois sur laquelle on pouvait deviner un numéro presque entièrement effacé par la pluie. À l’intérieur, un escalier étroit grimpait à l’étage. L’endroit devait sans doute être un ancien dépôt aménagé en appartement de fortune. Il y avait là toutes sortes d’objets volés, surtout du matériel audiovisuel. En fait, il n’y avait de place que pour un vieux canapé en cuir et une table basse en plastique blanc, tous deux noyés sous d’innombrables pièces détachées provenant vraisemblablement de divers matériel électronique et d’assiettes où quelques spaghettis finissaient de moisir. Sur tous les murs, enfin leur partie visible, étaient collé des centaines de photos de filles nues, sans doute trouvés dans divers « top shelf magazines » - cette appellation très politiquement correcte décrivait les magazines à caractère érotique ou pornographiques, normalement exposés sur les plus hautes étagères des marchands de journaux, hors de portée des innocentes mains enfantines, qui peuvent à loisir leur préférer d’autres publications pleine de violence et de sang, plus appropriées pour leur âge.

Dans ce capharnaüm éléctro-pornographique se trouvait un trésor. En tout cas pour Georges, c’était un trésor inestimable. Ce trésor avait un peu plus de soixante ans mais paraissait sans âge. Une crinière blanche ornait un large visage bien en chair, où brillaient deux yeux noirs malicieux et un énorme sourire jovial se dessinant à travers une barbe fournie de prophète biblique. Bob-the-leb, un Père Noël qui aurait mal tourné, un génie de l’audio-visuel que Spielberg n’avait pas réussi à découvrir, passa un petit miroir à Georges.
- Tu vois dear boy, c’est presque invisible. Les gens n’y verront que du feu.
Georges se regarda dans le miroir. Il semblait impressionné.
- C’est incroyable…
- La caméra espion la mois chère du marché! Discrète, efficace, rendue encore plus performante par les petites mains magiques de Bob-the-leb.
Bob-the-leb expliqua à Georges le mécanisme de la caméra. Une minuscule lentille à courte focale portée en boutonnière, offrant un angle de vision assez large, était ingénieusement reliée à une caméra Mini-DV portée à la ceinture. Il suffisait de se mettre en face de ce qu’on voulait filmer et discrètement appuyer sur la touche on de la caméra et le tour était joué.
- Bob-the-leb, t’es un génie!

Georges était ravi. Il avait finalement trouvé le moyen de neutraliser l’incompétence chronique de Junior. Il ne pouvait pas le laisser ruiner encore une fois un plan si minutieusement préparé. Mais il ne voulait pas se débarrasser de lui. Ils étaient amis depuis déjà très longtemps et formaient un duo aussi hétéroclite que complémentaire. Georges était le cerveau et Junior la force brute. Georges se sentait aussi un peu responsable de son ami, qui malgré ses quatre-vingt-dix kilos et son mètre quatre-vingt, n’avait jamais vraiment dépassé l’âge de huit ans. Georges tripota un peu sa nouvelle boutonnière puis se mit à regarder les murs tapissés de filles nues.
- Y a une nouvelle…
- Une nouvelle?
Georges fit un mouvement de la tête en direction de l’un des murs. Bob-theleb s’illumina.
- Ah, tu veux parler de mes anges!
Georges se reprocha du mur.
- Celle-là c’est une nouvelle. Je l’ai jamais vue avant.
- Qui, Tera? Ah Tera… Tera est une déesse. Je veux dire c’est toutes des déesses, mais Tera est la déesse des déesses. Regardes-la! Regarde ces yeux!
- Ses yeux?? Tu veux que je regarde ses yeux??
- Oui, ces yeux! Regardes-les, regarde bien. Ma vie peut se noyer dans ces yeux… Et ce nez, ce petit nez qui vous regarde d’un air supérieur… Et ces lèvres, elles peuvent te sucer ton âme!
- Et les juggs! T’as pas vu les juggs?
- Ça dear boy, c’est les juggs de la Reine de Saba! Et ces jambes… Tu dois être Vasco de Gama pour en atteindre la fin. Et ces pieds… Et ces mains…Parfois je l’imagine qui me caresse, lentement, lentement, pendant des heures… Ses longs doigts, si tendres mais si fermes…
- Hey on se calme!
- Comment tu veux que je me calme devant tant de beauté…? Regarde ses lèvres australiennes!
- Ses quoi???
- Ses lèvres australiennes. Tu sais, les lèvres down under.
Il éclata d’un rire bref mais tonitruant, puis repris son air inspiré.
- Dedans tu comprends pourquoi t’es né et pourquoi tu continues à respirer.
Dedans, tu rencontres Dieu.
- Ok… Je croyais que c’était Pamela Anderson ta préférée.
- Oui… Tu vois, Pamela Anderson est la plus idéale, la plus parfaite des poupées gonflables. Mais Tera Patrick c’est plus que ça, Tera Patrick EST le sex.
- Je crois que tu devrais te trouver une girlfriend…
- Pourquoi faire? Elles sont toutes mes girlfriends! Abigaïl, Victoria, Gabriela, Kelly-Ann, Teresa, Kyla, Pamela, Tera…Elles me font pas chier, elles sont toujours en chaleur, et je dois pas leur amener le petit-déjeuner au lit.

(à suivre)

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Bloody Mary Afternoon - Episode 4

by Claude El khal 8. décembre 2009 08:13

Il faisait plutôt beau pour un après-midi d’automne. Et comme à chaque fois que le soleil daignait se montrer, les londoniens envahissaient les parcs pour se donner une illusion de vaccances. Caméra à la main, Georges et Junior avaient traversé Hyde Park pour rejoindre le haut de Kensington High Street, ou plus exactement le 78-79 Hyde Park Gate, un bel immeuble du siècle dernier situé au coin de Palace Gate, juste en face de Kensington Palace où, il n’y a pas si longtemps, une jolie princesse délaisée et boulimique avait démontré à toutes les jeunes vierges du monde entier que les contes de fées n’existaient pas. Junior ne s’était évidement pas empeché de lancer des remarques salaces aux filles dénudées qui fleurissaient sur les pelouses. Georges avait à chaque fois accéléré le pas, feignant de ne pas le connaître.

Les deux adolescents étaient finalement arrivés à destination et s’étaient postés près de l’entrée du Park, juste en face du bel immeuble du siècle dernier. Après quelques minutes, Junior commença à s’impatienter.
- T’es sûr que c’est là?
- Je crois, c’est là qu’on l’a filmée.
- Ouais mais tu peux pas être sûr que c’est là qu’elle habite…
- Non.
- Alors qu’est ce qu’on fait là?
- On est là pour savoir si c’est là qu’elle habite.
- Et si elle vit pas là?
- Peut-être que c’est un endroit où elle vient souvent.
- Ouais mais ça nous dit pas où elle habite…
- Non, mais si elle vient, on peut la suivre et savoir où elle habite.
- Ouais mais si elle vient pas…?
- C’est quoi ton problème?
- Pas de problème… Je me renseigne, c’est tout…
- Écoute Junior, si tu veux te retirer, tu peux.
- Qu’est ce que tu veux dire?
- Je veux dire, si tu veux te retirer du projet, tu peux.
- Non non… J’ai pas voulu dire ça… Moi aussi je veux être dans le film…Je me renseignais c’est tout…

Soudain, un Black Cab s’arrêta devant le 78-79 Hyde Park Gate. Le chauffeur descendit de son taxi et se dirigea vers la porte d’entrée de l’immeuble. Il appuya sur l’une des touches nominales de l’interphone, dit quelques mot, puis revint vers son gagne-pain, paye-bierre et rembourse-crédit.

Les Black Cabs sont aux taxis ce qu’Elton John est à la pop music : la reine d’Angleterre. Traditionellement noires, ces limousines démocratisées, dignes descendantes des fiacres des années Henry James et Jack the Ripper, se sont vues, depuis quelques années, habillé de couleurs plus chatoyantes, sans doute pour être plus synchro avec le reste de Cool Britania. Les cyniques et les ricaneurs avaient dit que la vraie raison de cette arc-en-cielisation était purement et simplement commerciale, les Black Cabs étant devenus de vulgaires supports publicitaires mobiles. Malheureusement, les cyniques et les ricaneurs ont souvent raison. Pourtant, quand on est assis dans ce carosse à taximètre, tellement confortable à l’arrière, séparé du chauffeur, non pas seulement par une vitre coulissante en plexiglasse, mais par un espace suffisament grand qu’on pourrait y étandre les jambes, si seulement une pancarte polie mais ferme ne nous l’interdisait pas, on ne peut s’empêcher de saluer d’un geste princier la foule des passants. Les Black Cabs c’est la royauté à dix pounds la course.

La rue britanique, et plus précisément londonienne, est, à l’instar de la rue nord-irlandaise, divisée en deux groupes distincts, cohabitant tant bien que mal l’un avec l’autre : les Black Cabs et les Mini Cabs.

Si les Black Cabs sont l’aristocratie des taxis, les Mini Cab en forment le proletariat. Ces voitures ordinaires, à l’hygiène plus que douteuse, souvent asmathiques, ne peuvent en aucun cas soliciter les passants. On peux les booker par téléphone ou, alternativement, passer directement au bureau où ils sont cantonnés. Ce qui n’empêche pas de nombreux chauffeurs de Mini Cabs d’essayer de trouver des clients directement dans la rue. Mais malheur s’ils sont pris la main dans le sac par un chauffeur de Black Cab. Là, le fauve se met à rugir, à sortir crocs et griffes, prêt à mourir pour défendre son territoire contre ces usurpateurs, ces parasites, ces je-vous-leur-retirerai-moi-leur-permis-vite-fait-bienfait-a-tous-ces-pousse-merde. Le mépris profond, voire la haine tenace, qu’éprouvent les chauffeurs de Black Cabs envers ceux de Mini Cabs aurait sans doute poussé un Karl Marx vivant de nos jours à s’écrier : “Taxis de tous le Royaume unissez-vous! ”. Mais Karl Marx est mort depuis longtemps et la haine entre les hommes continue de plus belle. Les nouveaux marxistes appellent ça la compétitivité et trouvent ça très bien. On a jamais les enfants qu’on mérite. Quand aux Mini Cabs, c’est vrai que leur connaissance des rues de la ville est plus qu’improbable et que leurs prix fluctuent selon la tête du client. Mais on est bien content de les trouver à trois heures du matin, après une bonne cuite, quand on est pas trop sûr où on est. Certains bureaux de Mini Cabs sont même prisés par les jeunes touristes qui viennent y acheter de la Marijuina, mais finissent par fumer, au mieux, de l’Earl Grey payé trente pounds le gramme.

- Bingo!

Georges sourit et pressa sur la touche on de la caméra. Une blonde trentenaire et une adolescente qui lui ressemblait un peu, visiblement une mère et sa fille, sortirent de l’immeuble, suivient par un jeune homme portant plusieurs sacs de voyage Louis Vitton. La mère et la fille se disputaient. Cette dernière semblait défendre aprement son point de vue. La mère ouvrit la porte du taxi et le jeune homme se précipita pour y déposer les bagages. Elle le remercia d’un sourire poli puis hurla un "shut up" pour faire taire sa fille. Elle grimpa dans le taxi et claqua la porte, et quand sa fille hurla à son tours un pertinant "you shut up", le Black Cab
s’éloignait déjà. Elle ramassa une canette qui trainait et la lança rageusement vers le taxi. Le jeune homme essaya de la calmer mais elle le repoussa violemment et rentra dans l’immeuble en pestant. Georges avait les yeux qui brillaient.

- Junior my friend, we’re in business!

(à suivre)

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Bloody Mary Afternoon - Episode 3

by Claude El khal 8. décembre 2009 08:11

Il fallait tout recommencer. Georges ruminait patiemment sa frustration. Cet abruti de Junior avait foutu en l’air deux semaines de préparation. Ça ne se trouve pas comme ça une victime. Faut du boulot, faire des recherches, assurer le suivi, un vrai travail de pro. Un crime médiatique ça ne s’improvise pas.


Georges appuya sur la touche on de la camera.
- Tu fais comme on a dit, Junior. Tu fais comme si t’étais un touriste américain et tout ira très bien.
- J’aurai besoin de chewing-gum alors.
- Du chewing-gum? Pourquoi faire?
- Pour faire américain. Un américain sans chewing-gum c’est pas un américain. C’est comme un français agréable, c’est pas un français. Tu vois, tu m’aurai demandé d’être un touriste français, j’aurai été deagréable avec tout le monde. Tu me demandes d’être un touriste américain, il me faut du chewing-gum. Logique. Remarques, j’aurai eu plus de temps j’aurai grossi un peu, tu vois, genre de Niro dans Raging Bull. Entrer dans la peau du personnage, devenir quelqu’un d’autre, plan Actor’s Studio quoi… Donne moi dix jours Georges et tu verras le touriste américain que je peux te faire. L’Oscar garanti.
- Le chewing-gum fera l’affaire…

Junior s’éclatait, il s’amusait comme un petit fou, prenant très au sérieux son rôle de touriste américain. En fait ce qu’il avait à faire était relativement simple : quand Georges trouvait une femme qu’il voulait filmer, il faisait signe à Junior et ce dernier devait poser à côté d’elle comme un touriste qui rassemblait des souvenirs de voyage qu’il allait, de retour dans son Wisconsin natal, partager avec famille et voisins. C’était le meilleur moyen que George avait trouvé pour faire son casting sans que les femmes filmées se doutent de rien.

En fait, il était inutile de filmer des femmes de passage, vu que, si choisies, elles ne pouvait plus être retrouvée. Il fallait, au contraire, filmer des femmes entrant ou sortant d’un immeuble d’habitation ou de bureaux, attendant le bus ou un taxi, ou eventuellement celles qui pouvaient être soupsonées d’être propriétaire d’un magazin. Les vendeuses n’avaient aucune importance vu qu’il fallait une victime d’une certaine catégorie socio-professionelle, les victimes pauvres étant sans grande valeur médiatique. Mettre fin à une vie médiocre pouvant être perçue comme une action de grâce. C’est pour cela que Georges ne faisait son casting que dans les beaux quartiers, comme Knightsbridge, Kensington ou King’s Road, et dans les quartier à valeur économique comme la City, Soho ou Harley Street où les médecins, toutes spécialités confondues, formaient un ghetto professionnel doré.

Parfois Junior prenait l’initiative et posait près d’un monument. Georges levait les yeux au ciel et avait une pensée désolée pour Lee Strasberg.

De retour au QG, Georges regardait le cassette du casting . Junior était debout, les bras ballant, ne sachant quoi faire. Finalement il s’assit près de son ami et se mit à regarder la télé géante.
- Celle là a l’air pas mal…
- Oui, peut-être.
George l’ignorait et continuait à se concenter sur le casting. Junior s’ennuiyait. Il regarda Georges.
- Elle doit être blonde?
- Oui.
Visiblement Georges ne voulait pas être dérangé. Junior se mit à murmurer un air du groupe Coldplay. George lui jeta un air mauvais. Il se tut. Après quelques minutes,
- Pourquoi? Pourquoi elle doit être blonde? Je veux dire qui s’en fout de sa couleur de cheveux? On va pas sortir avec elle…
- C’est pas pour ça.
Georges commençait à en avoir marre d’être déconcentré. Junior n’en démordait pas.
- C’est pour quoi alors?

Georges réalisa qu’il ne pourra pas y échapper. Il avait déjà tout expliqué à Junior, mais bon il semblerait que sa mémoire était aussi passoire que le portefeuille d’un riche saoudien dans un bordel de Park Lane. Il fallait donc réexpliquer, comme d’habitude, sans pour autant arrêter de visionner le casting. Georges remercia intérieurement le ciel de lui avoir donné le don de faire plusieurs chose en même temps. Comme Napoleon, aimait-il se répéter. En tout cas tu en as la taille, lui avait dit un gosse du quartier en ricanant, avant de s’être retrouvé à machonner ses dents en crachant du sang.
- C’est pour le marketing.
- Qu’est ce que le marketing vient foutre là dedans?
- Mais tout le truc est marketing. On a besoin d’une victime à laquelle les gens vont s’identifier ou au moins avoir envie de s’identifier.
- Mais pouquoi blonde? Pouquoi pas brune?
- Parce que les brunes ont ce côté salope, et quand elles se font buter, on a toujours l’impression qu’elles le méritent un peu.
- Et pourquoi pas une black, une asiate ou une arabe?
- Déjà vu et revu… Elles se font buter tout le temps… Et en nombre… Et bon, on veut pas que les gens pensent que c’est un crime raciste…
- Pourquoi tu veux qu’ils pensent que c’est un crime raciste, c’est pas un crime raciste…
- Oui, mais c’est comme ça… Les gens aiment bien shématiser. C’est pour ça qu’il nous faut une blonde.
- Et pourquoi pas un mec?
- Pourquoi pas un mec…
- C’est vrai, pouquoi pas?
- Parce que tout le monde s’en fout des mecs. Même les pédés.
- Je comprends pas…
- Bon, qui est la plus grande icone gay?
- Doris Day?
- Exactement.
- Je vois ce que tu veux dire…
Sur la grande télé, le cassette du casting avait l’air terminé. George fit une grimace perplexe.
- C’est fini…
- Satisfait?
- Je sais pas… Il faut que je revoie tout ça… Quelle heure il est? On se fait un petit break news?
Junior pris la télécommande et changea de chaine. Sur l’écran géant, apparut le présentateur de Sky News.
- Le corps a été retrouvé ce matin par un voisin. Le crime a visiblement été commis la nuit dernière devant l’appartement de la victime. La victime, Victoria Higgins, trente quatre ans, blonde, travaillant à la City, correspond au profil de toutes les autres victimes du Posh Slayer…
Georges n’en croyait pas ses yeux.
- L’enculé ne prend jamais de vaccances… Il est en mission ou quoi?
- C’est peut-être ton mentor.
- Quoi?
- Ton mentor. Tu sais genre Sean Connery dans Highlander.
- Junior… Pourquoi t’irais pas nous trouver un truc à fumer?
- Je peux prendre la caméra?
- Non.
- Allez, je ferais attention.
- C’est ça… Allez va, fais pas chier…
Junior partit, Georges appuya sur la touche rewind de la caméra, se préparant à revisionner le casting. Cette fois, avec un peu de chance, sans être emmerdé par les sempiternelles questions de Junior.

Moins d’une demi-heure plus tard, Junior revint, triomphant. Il claqua bruyement la lourde porte d’entrée et se dirigea à grand pas vers Georges, toujours assis devant la télé géante.
- J’ai le matos. Encore tu regardes cette cassette?
Georges gromela un oui.
- Trouvé quelqu’un?
Georges gromela un non.
- T’as du papier?
Georges gromela un non.
- Fait chier! Bon je vais chez le pakistanais. Tu veux quelque chose?
Georges gromela un non. Junior resta là quelques secondes, ne trouvant sans doute plus de questions à poser, puis se décida à se diriger vers la porte. Soudain Georges bondit.
- Euréka!
Junior rebroussa chemin.
- Quoi? Qu’est ce qu’il y a?
- Là, regardes!
- Où?
Sur l’écran géant, une blonde trentenaire discutant énérgiquement avec une adolesente d’environ seize ans.
- Là!
- Je ne vois ce qu’elle a de spécial cette pétasse.
- Pas la pétasse, Junior, la fille…!

(à suivre)

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Bloody Mary Afternoon - Episode 2

by Claude El khal 8. décembre 2009 08:09

- Ça marche…


Debout dans un coin d’une vieille warehouse abandonnée que les deux adolescents utilisaient comme QG, près d’une télé géante branchée sur Sky News, Georges tenait la caméra et regardait Junior. L’endroit semblait servir d’entrepôt à toutes sortes d’objets volés. Il y avait là des cartons de DVD fermés posés en pile, quelques I-pods, des mini-chaînes stéréo, de vieux magnétoscopes et deux ou trois télés à écran plat reposant sur des étagères en fer qui avaient dû, par le passé, servir à ranger divers outils, dont certains finissaient de rouiller, oubliés par le temps et les hommes. Sur d’autres étagères en aluminium genre Ikea, visiblement installées récemment, une quantité impressionnante de CD et surtout de films en DVD ou en VHS. D’ailleurs ces derniers débordaient largement des étagères Ikea pour se répandre en de nombreuses piles posés à même le sol. Près du mur du fond, trônait un vieux frigo qui devait sans doute dater des années soixante-dix. Devant la télé géante, une vieille table de jardin et deux chaises rouillées essayaient de donner un air d’intérieur à l’endroit. Relativement large et très poussiéreuse, la warehouse était assez sombre, la lumière n’arrivant plus à pénétrer à travers la crasse des larges fenêtres rectangulaires qui formaient une couronne translucide au-dessus de la tête des deux adolescents. Quelques lampes hétéroclites donnaient une lumière ambrée qui réchauffait un peu une ambiance glaciale. Junior, assis sur un vieux lit en fer, n’osait pas regarder Georges. Il jouait avec un revolver, cachant mal son air coupable. Georges contenait difficilement sa colère.
- Tu m’as dit que ça marchait pas… Ça marche…
- Je sais pas ce qui s’est passé…
- Tu sais pas ce qui s’est passé?
- Je sais pas… Ça s’est éteint tout seul…
- Ça s’est éteint tout seul?
- Ça s’est éteint tout seul…
- Ça peut pas s’éteindre tout seul!
- Pourtant…
- Pourtant…?
- Ouais…
- Ouais…?
- Ouais!
- Tu zoomais quand ça s’est éteint?
- Ouais, je zoomais et ça s’est éteint!
- Et ton doigt était là?
- Très fort, comment t’as deviné?
- Parce que t’as appuyé sur la touche stand-by!
- La touche stand-by?
- La touche stand-by!
- Je savais pas qu’il y avait une touche stand-by…
- Toutes les caméras ont des touches stand-by.
- Comment tu veux que je sache… Tu m’as rien dit à propos d’une touche stand-by… Quoi? Tu veux que je devine? Je suis pas bête… Tu me dis de pas toucher la touche stand-by, je touche pas la touche standby, je suis pas bête… C’est cette caméra qui est bête… Putain de caméra…
Il regarde la caméra.
- Tu crois que t’es plus intelligente que moi? Hein? Avec tes touches stand-by et toute ta technologie de merde… Hein? Réponds saloperie…
Il pointa son revolver vers la caméra, qui était toujours entre les mains de Georges.
- Je vais te montrer moi qui est le plus intelligent…
Doucement, retenant son souffle, Georges posa la caméra sur la pile de cartons de DVD volés.
- C’est pas la faute à la caméra… C’est ma faute à moi… J’aurai dû t’expliquer… J’ai oublié… Je suis désolé… Je suis vraiment désolé…
Junior jeta un regard blessé à son ami.
- Et si quelqu’un dit que t’es bête, je lui mets une balle entre les deux yeux…
- C’est vrai?
- Évidemment que c’est vrai…
Junior sourit et jeta le revolver sur le lit. George ferma et les yeux et respira.
- Regarde!
Junior prit la télécommande et haussa le volume de la télé.
- Regarde, ils parlent de nous!
Le présentateur de Sky News interrogeait un officier de Scotland Yard.
- Pensez-vous que se soit l’oeuvre de celui que tout le monde appelle maintenant le Posh Slayer?
- Il est bien trop tôt pour se prononcer. Le profil de la victime d’aujourd’hui, mademoiselle Mary-Elizabeth Butterworth, est similaire aux profils des autres victimes du Posh Slayer: blondes, la trentaine, d’une certaine catégorie sociale, etc… Par contre, cette fois ci la victime fut tuée d’une balle dans la tempe, alors que les autres furent poignardés à plusieurs reprise dans le coeur avec une lame fine, du genre couteau à cran d’arrêt.

Ça faisait déjà plus de trois mois que le Posh Slayer faisait la une des journaux. Le nom de Posh Slayer avait été la première fois utilisé à la une du Daily Mirror, un tabloïd à grand tirage très friand de surnoms tapageurs. Ce surnom-là, il fallait l’avouer, était bien trouvé. Il décrivait en une formule simple les victimes et leur assassin : Posh, mot d’argot qui voulait dire en gros BCBG, et Slayer, qui pouvait se traduire par “ tueur ”. Le Posh Slayer était donc le tueur de bourgeoises. Nom très médiatique, dont toute la presse s’était emparé avec délice, priant secrètement que le saligot ait une belle et longue carrière. Le Posh Slayer faisait vendre. Le Posh Slayer était bon pour l’économie.

Le présentateur remercia l’officier du Yard et passa à d’autres nouvelles.
Georges baissa le volume de la télé. Il était furieux.
- L’enculé nous a volé la vedette!
- Quoi?
- L’enculé nous a volé la vedette…!
- De quoi tu parles, on a buté la pétasse et on s’en sort clean, c’est grand, non?
- Non, c’est pas grand du tout.
- Mais pourquoi…? C’est quoi cette histoire de vedette?
- Pourquoi tu crois qu’on a pris la caméra avec nous?
- Putain de caméra…
- Oui, bon, pourquoi tu crois qu’on a pris la caméra?
- J’en sais rien moi…
- Tu te rappelles de ce que je t’ai expliqué hier?
- Bien sûr que je m’en rappelle.
- Ouais?
- Ouais!
Il réfléchit un court instant, comme pour se rappeler l’exacte formule que son ami lui avait sans doute apprise par coeur puis se mit à réciter :
- À cause de la dernière mine d’or du monde : le show business!
- Très bien. Donc..?
- Donc quoi?
- Donc faut ré-expliquer…
Il soupira, las. Junior le regardait comme un élève attentif.
- Tu vois, Junior, aujourd’hui on a voulu filmer la vie telle qu’elle est vraiment. Crue, tragique, magnifique…Tu te souviens comment elle marchait, innocemment, des sacs plein les bras, ne sachant pas que la mort était là, très proche, cachée, à l’attendre. Quand allait-elle frapper et comment? Les gens payeraient beaucoup d’argent pour voir ça… C’est la mort live, Junior, la mort live! Plus besoin de braquer des banques, t’as juste besoin d’une victime et d’une caméra, la télé fera le reste. La mort est le plus grand show du monde, Junior, parce que c’est la seule chose dans la vie qui n’arrive qu’une fois. C’est unique, grandiose…!
- Non.
- Non?
- Non. Perdre sa virginité, ça n’arrive qu’une fois.
- Perdre sa virginité…?
- Perdre sa virginité! Ça n’arrive qu’une fois!
- Mais la mort c’est le grand saut, Junior…
- Perdre sa virginité aussi, Georges…
- Bon… Ok…Comme tu veux. Ce que je veux donner au public, c’est du…
- Champagne?
- Non pas du Champagne, Junior, du Bloody Mary… Bien rouge, bien frais, bien épicé!
- Tu vois, j’aime bien le Bloody Mary et tout, mais on va se faire arrêter…
- Mieux : on va se rendre.
- Quoi?
- C’est ça tout le truc. Bon, on va dire ça comme ça: on bute la pétasse, on filme, puis on envoie la cassette aux télés. C’est le hit garanti. On se rend, on plaide coupable, et au pire on prend dix ans. Le procès sera numéro un aux news. On va en taule, on écrit un bouquin sur notre expérience, c’est un best-seller. Les producteurs de cinéma voudront croquer. On vend les droits et quand on sort, on est millionnaire. On aura quoi, vingt-six, vingt-sept ans… Ça vaut le coup, non?
- Waw…
Junior était bouche bée. Il réfléchit intensément pendant quelques secondes. Puis, une idée illumina son visage.
- Je sais ce qu’on peut faire d’autre pour se faire du fric. Du foot! Je veux dire, les footballeurs sont blindés, et ils niquent sec.
- Génial. Mais il y a un tout petit problème, tu ne sais pas jouer au foot.
- Si je sais.
- Non tu sais pas.
- Je te prends au foot quand tu veux.
- Ta grand-mère me prend au foot…Faut être réaliste Junior, on est pas des footballeurs, on est pas des chanteurs, on est pas des mannequins… On a pas de piston dans le show-business, à la télé, dans la mode, au cinéma… On a rien. On a pas le choix. Tu comprends?
- Je crois...
- À moins qu’on se mette à prier Dieu et espérer gagner la loterie. Mais on risque d’attendre longtemps quelque chose qui probablement ne viendra jamais. Hope is for the hopeless, Junior, ne l’oublie jamais.
- Ok…
- T’as faim?
- Toujours.
- Allez viens, on va se faire un falafel.

( à suivre )

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