1/En apesanteur
Déjà, elle a retardé sa montre pour la caler sur l’heure française.D’ailleurs, à 4 000mètres d’altitude, on se fiche d’être accordé auxfuseaux horaires. En principe, on rêve à travers le hublot devant les cimesimmaculées de l’Himalaya ou le bleu azur de la Méditerranée. Saufelle qui choisit toujours le côté couloir. « Si, si j’aime mieux », précise-t-elle, à l’enregistrement,devant l’air ahuri de l’hôtesse. La vie se trouve du côté des gens, pas despaysages, même dans ce Bœing 747 : sur le siège à sa droite, un routard infligeà son voisin la liste des pays qu’il a visités. Juste devant, un homme enveston lit les Échos d’un œil, mateun film de l’autre tout en louchant sur les genoux d’une jolie fille qui serecroqueville le plus loin possible. Bronzés, heureux, amoureux, un couple setient enlacé depuis le départ, scotché l’un à l’autre de la bouche aux orteils,comme si aucune partie de leur corps ne devait perdre le contact. Ellecomprend. Bientôt, ce sera son tour. D’ici deux heures environ.
Son reportage terminé, elle rentre au bercail. Elle ferme les yeux pourrepasser dans sa tête les images qu’elle conserve en stock, son cinémapersonnel. Lui et elle. Elle et lui. À Paris, Vincennes, Honfleur, dans lacuisine, la 205, le canapé… Sa nuque large et droite, son œil noir avec cetteétrange tache mordorée, sa main posée sur son sein la nuit, sa main qui sepromène, la réveille, la caresse, s’attarde sur une courbe. « Vous désirez boire quelque chose ? ».Elle rougit, « Oui merci, un verrede vin», se reprend : « nonexcusez-moi, un jus de tomate ». C’est mieux. Même si le médecin n’apas prescrit une sobriété absolue. Elle préfère.
Depuis une semaine, tout a changé. Plus de doute, ni d’inquiétudes. Unbonheur presque absolu, juste gâché par cet écart incongru. Une bêtise, un soird’ivresse. Certes, il n’en sait rien mais quand même, ça la pince au cœur,chaque fois qu’elle caresse son ventre encore plat. Elle aurait bien pris unpeu de vin.
Le routard s’est enfin tu. L’homme d’affaire s’est assoupi. Seul ronronnele moteur de l’avion. Elle songe à son bagage rempli des souvenirs de là-bas,toutes ces douceurs qu’elle achète de façon compulsive au souk, dans chaqueépicerie, jusqu’au au dernier moment, lorsqu’elle risque de louper son avionpour un petit tour final au duty-free. La confiture à la rose, la marmoul, lekarkadé, le café à la cardamome. Elle tente ainsi de combler ce fossé qu’elle aelle-même creusé, absence après absence. Sans y parvenir vraiment. Au contraire.Même s’il fait mine d’apprécier tous ces cadeaux, elle pressent que ces metsexotiques les séparent encore davantage. Elle est celle qui part, et lui celuiqui reste. Et pourtant elle continue à butiner presque désespérément… Unenausée, vite les toilettes. Elle tangue un peu jusqu’au fond de l’avion. Ouf,c’est libre. Le miroir lui renvoie une mine palote. Il va le voir tout desuite. Il s’inquiétera. Et alors elle lui annoncera triomphante.
Elle a laissé sa lucidité douloureuse dans la cuvette des WC. Ellereprend confiance et s’accroche au futur. Fini les voyages, ils vonts’installer ensemble, reprendre le fil d’une passion amoureuse en pointilléentre les départs et les retours. Oublier cet accroc du mois dernier, ce jeudifuneste où l’espace d’une soirée elle a oublié son homme, le futur père de cefutur enfant qui sommeille en elle et commence à bouger la nuit. Elle sourit.
On est dimanche. Il l’attend déjà probablement. Impatient. Nerveux parceque la cigarette lui manque quand il est inactif. Il sera là, derrière la portevitrée, avec cet air bourru bientôt démenti par la tendresse de ses gestes, ses« mon cœur, mon lapin, ma bichette… »Ce sera bon. Son tumulte intérieur laisse place à un sentiment d’abandon. Elleva lui dire la vérité, Quitte ou double. S’ils doivent vivre ensemble, autantqu’il sache. Effacer la tache. Depuis qu’elle est petite, on lui ressasse lesvertus du pardon de telle sorte qu’elle a tendance à penser que l’on peuttoujours rembobiner le fil des événements. Une fois la faute pardonnée, elle sepersuade que c’est encore plus fort. Peut-être même a-t-elle commis cet actequi lui ressemble si peu juste pour vérifier qu’il est, comme elle, adepte dupardon absolu. Qu’il peut l’aimer au-delà de ça, au-delà de tout.
Un rayon de soleil inonde l’avion, de cette lumière laiteuse que l’on netrouve qu’au-dessus des nuages, purificatrice, en prise avec quelque chose deprimordial. Une clarté de début du monde.
Désormais apaisée. Elle ferme les yeux, écoute cet autre cœur qui palpiteà côté du sien. Tout va bien.
2/Douleur latente
La virgule sonoretinte dans le hall. Une voix métallique rappelle à un retardataire qu’il estattendu porte 7. Lui, il attend porte 8, plisse les yeux pour vérifier l’heured’arrivée du vol AF 809. L’écran du téléviseur indique un retard de 58 minutes.Il l’attend depuis déjà 17 minutes. Alors 58 + 17, ça fait long, ça faitl’éternité. Et puis c’est aussi trop court pour ranger ses idées en vrac et sessentiments en loques. Profiter du temps mort pour se rafraîchir. Les toilettessont au troisième sous-sol, en zone bleu. Elle dit souvent qu’il se perd dansun mouchoir de poche alors le troisième sous-sol en zone bleu à Roissy Charlesde Gaule, faut même pas y penser.
Que dire ? Quelui dire. La douleur revient. Une piqûre dans le ventricule gauche qui provoqueinstantanément une succession d’images… Il veut zapper. Violente envie deMalboro. Depuis le 1erjanvier, il a arrêté la clope. Pour elle. On pourrait dire par amour. La voixmétallique de l’hôtesse, en écho à sa propre conscience, lui rappelle qu’il estinterdit de fumer dans l’enceinte de l’aéroport. Il sourit. Plutôt un rictus.Il ne sait plus sourire. Faudra bien tout-à-l’heure quand elle sera là, devantlui, en jean, avec sa veste kaki qui sent le voyage, l’ailleurs, l’aventure. Oules aventures. La douleur revient, lancinante.
Il l’imagine lesyeux un peu cernés par douze heures de vol. Elle balaie du regard la foule deceux qui attendent, l’air perdu, comme un oiseau fragile, jamais tout à fait enéquilibre sur ses guiboles, même en baskets. Il prolonge ce moment où elle lecherche. « Je suis un renard desurface » a-t-il expliqué un matin, au marché de Meudon. « C’est quoi ? », elle fronçaitles sourcils. « Le type qui yeutepartout dans une équipe de foot, devant, derrière, sur les côté ».« T’es un renard tout court »,a-t-elle conclu. Et puis elle a rit comme une gamine en croquant le bout de labaguette. Un rayon de soleil est venu chatoyer dans ses yeux gris.
Oui, il aime la voirsans être vu, cueillir son enthousiasme enfantin au moment précis où ellel’aperçoit. Toute lassitude disparue, lumineuse, heureuse. Mais aujourd’huimenteuse aussi. Surtout. La douleur est là.
Elle lancera « bonjour ptite tête ! »D’habitude, il l’enveloppe de ses bras et chochotte « salut grosse tête, tu m’as manqué ». Mais pas cette fois. Lesmots se coinceront dans la glotte. Il le sent, il le sait.
Ne pas craquer. Ladouleur, les images. Il voudrait être avant… Avec cette reconnaissanceinstinctive des corps qui s’emboîtent l’un dans l’autre, le soupir desoulagement propre aux retrouvailles. Le temps enfin abolit. Instant degratitude, bonheur parfait, point d’orgue après une trop longue séparation. Lessalives se mêlent et le sel pique aux yeux.
Mais pas cette fois.
Il s’avance vers lekiosque à journaux, achète Libération.Elle l’a initiée à la lecture d’un quotidien, au Balto du coin avec un crème etun croissant. Quand elle est loin, il renouvelle le rite au zinc, un gesteincantatoire, vaine tentative pour rendre présente une éternelle absente. Sesyeux parcourent l’article de laUne sur l’échec de la politique gouvernementale, mais lui, illit tout autre chose. Son esprit raconte leur histoire, déchiffre leur échec.
La virgule sonore leramène porte 8. Une valise est abandonnée. Vent de panique. Les équipes ad hocdébarquent flanqués de chiens renifleurs et munis d’engins électroniques. Ilscréent un espace de sécurité autour du bagage en quarantaine. Les voyageurss’écartent, disciplinés, inquiets. Lui, il s’en fout, il a déjà explosé del’intérieur.
Le klaxon d’unevoiturette électrique le fait sursauter.
Tout effacer,recommencer. S’envoler. A travers la baie vitrée il voit un bœing ventrudécoller. La lumière d’automne miroite sur le fuselage. Allez, c’est pas la findu monde. Elle ne sait pas qu’il sait. Elle fera semblant, lui aussi. Gommercet écart, traverser la zone de turbulence, les yeux fermés. Même pas peur. Çasecoue, on s’accroche et puis ça passe, sans heurts, sans casse. Les muscles deson corps se relâchent. Devant lui, des enfants se chamaillent, leur mère tentemollement d’intervenir, s’excuse du désagrément. Elle est enceinte.
Ils en avaient parléaussi sans y croire tout à fait mais quand même un peu.
L’avion arrive dansdix minutes. Il serre au fond de sa poche la bague argentée qu’elle a glisséedans sa main avant le départ, il y a trois mois, pour se donner du courage.Dans l’autre poche il y a la petite boite jaune de cachou Lajoinie qu’ellesuçotera avec gourmandise, en évoquant dans la voiture ce qu’elle a vu, senti,humé là-bas. Il écoutera à peine, amusé par cette façon maladroite de toutraconter dans le désordre, une main sur le volant, l’autre sur sa cuisse. Oui,ce sera doux. Il ferme les yeux, se fait beau à l’intérieur, dégage les imagesparasites qui l’obsèdent depuis qu’il a appris, il y a deux mois. Un jeudi. Unetromperie d’un soir. Et depuis, la douleur.
On est dimanche.
L’AF 809 a atterri enfin. Dans lehall, les proches s’ébrouent. Il y a dans l’air comme un halo d’émotion. .
Elle doit être entrain d’attendre son bagage. Un sac à dos bleu, élimé à force d’avoir parcourula planète. Usé, elle l’a usé.
Elle saisit le sacpar la bretelle, l’installe sur le dos. C’est lourd, elle grimace et puisesquisse un drôle de petit saut pour le caler. Quand elle a ce geste à lamaison, ça signifie départ, séparation. Alors lui retient sa respiration, entreen apnée dans cet espace infini de l’attente. Le coup de téléphone, la lettre,le mail, le sms. Jusqu’au retour. L’aéroport. L’attente encore.
Ça y est, la porte vitrée s’ouvre, les premiers passagers sortent telsdes boules de flippers. Un frémissement dans la foule. Il a chaud. La voilà, deguingois. Elle ne l’a pas vu. Il hésite, le ventricule gauche palpite. Ladouleur. Il prend la boite de cachou Lajoinie, la tend au gosse de la femmeenceinte, recule derrière le mur d’épaules, s’éloigne de l’attroupementimpatient. Comme une anguille, il se faufile jusqu’à l’ascenseur, appuie sur lebouton du deuxième sous-sol, en zone rouge. Le parking. Sa voiture. Ilrentre. Seul. Fin de l’attente.