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Aurélie Carton

Chassé-croisé

by Aurélie Carton 2. juillet 2010 04:45

1/En apesanteur

 

Déjà, elle a retardé sa montre pour la caler sur l’heure française.D’ailleurs, à 4 000mètres d’altitude, on se fiche d’être accordé auxfuseaux horaires. En principe, on rêve à travers le hublot devant les cimesimmaculées de l’Himalaya ou le bleu azur de la Méditerranée. Saufelle qui choisit toujours le côté couloir. « Si, si j’aime mieux », précise-t-elle, à l’enregistrement,devant l’air ahuri de l’hôtesse. La vie se trouve du côté des gens, pas despaysages, même dans ce Bœing 747 : sur le siège à sa droite, un routard infligeà son voisin la liste des pays qu’il a visités. Juste devant, un homme enveston lit les Échos d’un œil, mateun film de l’autre tout en louchant sur les genoux d’une jolie fille qui serecroqueville le plus loin possible. Bronzés, heureux, amoureux, un couple setient enlacé depuis le départ, scotché l’un à l’autre de la bouche aux orteils,comme si aucune partie de leur corps ne devait perdre le contact. Ellecomprend. Bientôt, ce sera son tour. D’ici deux heures environ.

 

Son reportage terminé, elle rentre au bercail. Elle ferme les yeux pourrepasser dans sa tête les images qu’elle conserve en stock, son cinémapersonnel. Lui et elle. Elle et lui. À Paris, Vincennes, Honfleur, dans lacuisine, la 205, le canapé… Sa nuque large et droite, son œil noir avec cetteétrange tache mordorée, sa main posée sur son sein la nuit, sa main qui sepromène, la réveille, la caresse, s’attarde sur une courbe. « Vous désirez boire quelque chose ? ».Elle rougit, « Oui merci, un verrede vin», se reprend : « nonexcusez-moi, un jus de tomate ». C’est mieux. Même si le médecin n’apas prescrit une sobriété absolue. Elle préfère.

 

Depuis une semaine, tout a changé. Plus de doute, ni d’inquiétudes. Unbonheur presque absolu, juste gâché par cet écart incongru. Une bêtise, un soird’ivresse. Certes, il n’en sait rien mais quand même, ça la pince au cœur,chaque fois qu’elle caresse son ventre encore plat. Elle aurait bien pris unpeu de vin.

 

Le routard s’est enfin tu. L’homme d’affaire s’est assoupi. Seul ronronnele moteur de l’avion. Elle songe à son bagage rempli des souvenirs de là-bas,toutes ces douceurs qu’elle achète de façon compulsive au souk, dans chaqueépicerie, jusqu’au au dernier moment, lorsqu’elle risque de louper son avionpour un petit tour final au duty-free. La confiture à la rose, la marmoul, lekarkadé, le café à la cardamome. Elle tente ainsi de combler ce fossé qu’elle aelle-même creusé, absence après absence. Sans y parvenir vraiment. Au contraire.Même s’il fait mine d’apprécier tous ces cadeaux, elle pressent que ces metsexotiques les séparent encore davantage. Elle est celle qui part, et lui celuiqui reste. Et pourtant elle continue à butiner presque désespérément… Unenausée, vite les toilettes. Elle tangue un peu jusqu’au fond de l’avion. Ouf,c’est libre. Le miroir lui renvoie une mine palote. Il va le voir tout desuite. Il s’inquiétera. Et alors elle lui annoncera triomphante.

 

Elle a laissé sa lucidité douloureuse dans la cuvette des WC. Ellereprend confiance et s’accroche au futur. Fini les voyages, ils vonts’installer ensemble, reprendre le fil d’une passion amoureuse en pointilléentre les départs et les retours. Oublier cet accroc du mois dernier, ce jeudifuneste où l’espace d’une soirée elle a oublié son homme, le futur père de cefutur enfant qui sommeille en elle et commence à bouger la nuit. Elle sourit.

 

On est dimanche. Il l’attend déjà probablement. Impatient. Nerveux parceque la cigarette lui manque quand il est inactif. Il sera là, derrière la portevitrée, avec cet air bourru bientôt démenti par la tendresse de ses gestes, ses« mon cœur, mon lapin, ma bichette… »Ce sera bon. Son tumulte intérieur laisse place à un sentiment d’abandon. Elleva lui dire la vérité, Quitte ou double. S’ils doivent vivre ensemble, autantqu’il sache. Effacer la tache. Depuis qu’elle est petite, on lui ressasse lesvertus du pardon de telle sorte qu’elle a tendance à penser que l’on peuttoujours rembobiner le fil des événements. Une fois la faute pardonnée, elle sepersuade que c’est encore plus fort. Peut-être même a-t-elle commis cet actequi lui ressemble si peu juste pour vérifier qu’il est, comme elle, adepte dupardon absolu. Qu’il peut l’aimer au-delà de ça, au-delà de tout.

 

Un rayon de soleil inonde l’avion, de cette lumière laiteuse que l’on netrouve qu’au-dessus des nuages, purificatrice, en prise avec quelque chose deprimordial. Une clarté de début du monde.

 

Désormais apaisée. Elle ferme les yeux, écoute cet autre cœur qui palpiteà côté du sien. Tout va bien.

2/Douleur latente

La virgule sonoretinte dans le hall. Une voix métallique rappelle à un retardataire qu’il estattendu porte 7. Lui, il attend porte 8, plisse les yeux pour vérifier l’heured’arrivée du vol AF 809. L’écran du téléviseur indique un retard de 58 minutes.Il l’attend depuis déjà 17 minutes. Alors 58 + 17, ça fait long, ça faitl’éternité. Et puis c’est aussi trop court pour ranger ses idées en vrac et sessentiments en loques. Profiter du temps mort pour se rafraîchir. Les toilettessont au troisième sous-sol, en zone bleu. Elle dit souvent qu’il se perd dansun mouchoir de poche alors le troisième sous-sol en zone bleu à Roissy Charlesde Gaule, faut même pas y penser.

Que dire ? Quelui dire. La douleur revient. Une piqûre dans le ventricule gauche qui provoqueinstantanément une succession d’images… Il veut zapper. Violente envie deMalboro. Depuis  le 1erjanvier, il a arrêté la clope. Pour elle. On pourrait dire par amour. La voixmétallique de l’hôtesse, en écho à sa propre conscience, lui rappelle qu’il estinterdit de fumer dans l’enceinte de l’aéroport. Il sourit. Plutôt un rictus.Il ne sait plus sourire. Faudra bien tout-à-l’heure quand elle sera là, devantlui, en jean, avec sa veste kaki qui sent le voyage, l’ailleurs, l’aventure. Oules aventures. La douleur revient, lancinante.

Il l’imagine lesyeux un peu cernés par douze heures de vol. Elle balaie du regard la foule deceux qui attendent, l’air perdu, comme un oiseau fragile, jamais tout à fait enéquilibre sur ses guiboles, même en baskets. Il prolonge ce moment où elle lecherche. « Je suis un renard desurface » a-t-il expliqué un matin, au marché de Meudon. « C’est quoi ? », elle fronçaitles sourcils. « Le type qui yeutepartout dans une équipe de foot, devant, derrière, sur les côté ».« T’es un renard tout court »,a-t-elle conclu. Et puis elle a rit comme une gamine en croquant le bout de labaguette. Un rayon de soleil est venu chatoyer dans ses yeux gris.

Oui, il aime la voirsans être vu, cueillir son enthousiasme enfantin au moment précis où ellel’aperçoit. Toute lassitude disparue, lumineuse, heureuse. Mais aujourd’huimenteuse aussi. Surtout. La douleur est là.

Elle lancera « bonjour ptite tête ! »D’habitude, il l’enveloppe de ses bras et chochotte « salut grosse tête, tu m’as manqué ». Mais pas cette fois. Lesmots se coinceront dans la glotte. Il le sent, il le sait.

Ne pas craquer. Ladouleur, les images. Il voudrait être avant… Avec cette reconnaissanceinstinctive des corps qui s’emboîtent l’un dans l’autre, le soupir desoulagement propre aux retrouvailles. Le temps enfin abolit. Instant degratitude, bonheur parfait, point d’orgue après une trop longue séparation. Lessalives se mêlent et le sel pique aux yeux.

Mais pas cette fois.

Il s’avance vers lekiosque à journaux, achète Libération.Elle l’a initiée à la lecture d’un quotidien, au Balto du coin avec un crème etun croissant. Quand elle est loin, il renouvelle le rite au zinc, un gesteincantatoire, vaine tentative pour rendre présente une éternelle absente. Sesyeux parcourent l’article de laUne sur l’échec de la politique gouvernementale, mais lui, illit tout autre chose. Son esprit raconte leur histoire, déchiffre leur échec.

La virgule sonore leramène porte 8. Une valise est abandonnée. Vent de panique. Les équipes ad hocdébarquent flanqués de chiens renifleurs et munis d’engins électroniques. Ilscréent un espace de sécurité autour du bagage en quarantaine. Les voyageurss’écartent, disciplinés, inquiets. Lui, il s’en fout, il a déjà explosé del’intérieur.

Le klaxon d’unevoiturette électrique le fait sursauter.

Tout effacer,recommencer. S’envoler. A travers la baie vitrée il voit un bœing ventrudécoller. La lumière d’automne miroite sur le fuselage. Allez, c’est pas la findu monde. Elle ne sait pas qu’il sait. Elle fera semblant, lui aussi. Gommercet écart, traverser la zone de turbulence, les yeux fermés. Même pas peur. Çasecoue, on s’accroche et puis ça passe, sans heurts, sans casse. Les muscles deson corps se relâchent. Devant lui, des enfants se chamaillent, leur mère tentemollement d’intervenir, s’excuse du désagrément. Elle est enceinte.

Ils en avaient parléaussi sans y croire tout à fait mais quand même un peu.

L’avion arrive dansdix minutes. Il serre au fond de sa poche la bague argentée qu’elle a glisséedans sa main avant le départ, il y a trois mois, pour se donner du courage.Dans l’autre poche il y a la petite boite jaune de cachou Lajoinie qu’ellesuçotera avec gourmandise, en évoquant dans la voiture ce qu’elle a vu, senti,humé là-bas. Il écoutera à peine, amusé par cette façon maladroite de toutraconter dans le désordre, une main sur le volant, l’autre sur sa cuisse. Oui,ce sera doux. Il ferme les yeux, se fait beau à l’intérieur, dégage les imagesparasites qui l’obsèdent depuis qu’il a appris, il y a deux mois. Un jeudi. Unetromperie d’un soir. Et depuis, la douleur.

On est dimanche.

L’AF 809 a atterri enfin. Dans lehall, les proches s’ébrouent. Il y a dans l’air comme un halo d’émotion. .

Elle doit être entrain d’attendre son bagage. Un sac à dos bleu, élimé à force d’avoir parcourula planète. Usé, elle l’a usé.

Elle saisit le sacpar la bretelle, l’installe sur le dos. C’est lourd, elle grimace et puisesquisse un drôle de petit saut pour le caler. Quand elle a ce geste à lamaison, ça signifie départ, séparation. Alors lui retient sa respiration, entreen apnée dans cet espace infini de l’attente. Le coup de téléphone, la lettre,le mail, le sms. Jusqu’au retour. L’aéroport. L’attente encore.

Ça y est, la porte vitrée s’ouvre, les premiers passagers sortent telsdes boules de flippers. Un frémissement dans la foule. Il a chaud. La voilà, deguingois. Elle ne l’a pas vu. Il hésite, le ventricule gauche palpite. Ladouleur. Il prend la boite de cachou Lajoinie, la tend au gosse de la femmeenceinte, recule derrière le mur d’épaules, s’éloigne de l’attroupementimpatient. Comme une anguille, il se faufile jusqu’à l’ascenseur, appuie sur lebouton du deuxième sous-sol, en zone rouge. Le parking. Sa voiture. Ilrentre.  Seul. Fin de l’attente.

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Eloge du myope

by Aurélie Carton 16. juin 2010 02:33
Le myope est un poète méticuleux. 
Attentif au détail, il ignore l’accessoire. 
Le myope reprise à merveille. 
Précis, délicat, il épile l’écharde douloureuse, l’aiguille d’un oursin. 

Le myope est familier du Z mais confond le n, le r et le m en une même vague voluptueuse. 
Quand il ôte ses lunettes, il se déconnecte du monde, se retranche en lui-même. 
Chaque matin au réveil, ensuqué de sommeil, il chausse ses verres pour affronter le réel. 
Un réel acéré. L’excès de netteté l’agresse comme une lumière trop crue. 

Le vieux myope a des rides autour des yeux et l’on croit que la vie lui a sourit. 
Le jeune myope cède à la coquetterie, il trahit la fratrie, opte pour des lentilles. 

L’enfant myope attendrit avec ses lunettes rondes, rouges ou vertes, posées sur le bout de son nez. 
Traité de binoclard dans la cour de récré, il joue les intellos, est dispensé du sport, évite les bagarres. 
L’éternel ébloui auréole une lampe, une bougie, une étoile d’un halo de lumière. 
Effaré par un phare, il se réfugie dans le flou.
Ne le bousculez pas, le myope est un doux ! 

Et lorsqu’une femme l’approche, avec un sourire, avec son désir, 
elle lui retire sa prothèse oculaire pour le regarder de tout près et le voir pour de vrai.

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Grand-mère de Flers

by Aurélie Carton 12. avril 2010 06:59
Tu sens fort la violette et un peu le beurre rance aussi. Tu nous accueilles chaque dimanche sur le perron de ta grande maison en brique. Si grande et tu es si petite, érodée par 94 années et neuf grossesses. Tu nous guettes parce que tu n’entends plus la sonnette, même avec ton appareil auditif qui siffle en plein repas et nous fait rire ma sœur et moi. Tu nous guettes parce que ce repas dominical égaie ta semaine solitaire. Tu portes une robe noire ou marron ou grenat, en toile épaisse et un peu rêche. Tu as toujours ce sautoir en argent avec deux photos en noir et blanc, ton mari d’un côté, ton fils mort pendant la guerre de l’autre. 
Quand on te serre dans les bras, on sent tes os en équilibre fragile. Tu es toute fripée. Ton visage n’est que sillons illuminés par deux yeux myosotis, réceptacle de ta jeunesse. Levée depuis 5h du matin, tu t’affaires. Sortir la lourde nappe blanche, les couverts en argent, les porte-couteaux en forme de lévriers, les assiettes à fleurs mauves. Tu ne marches plus tu glisses en charentaise jusqu’à la buanderie pour remplir le saut de galets de charbon. Tu fais deux voyages parce que tu n’as plus la force. 
La veille tu as consulté le cahier de cuisine, mosaïque de recettes collées ou recopiées de ton écriture fine et régulière, légèrement inclinée. Recettes piochées dans La Vie Catholique ou Le Pèlerin. Tu les regardes et puis tu fais toujours les mêmes : lapin à la bière, œufs au Roquefort, Reine de Saba, Paris-Brest…  Apéritif, entrée, plat, fromage, dessert, fruit, café et pousse-café. Quand ton fils suggère une impasse, tu te récries, tu te mets en colère. Il capitule vite. T’es forte en fait. Tu te dopes au café chicoré qui glougloute sur le feu dans l’éventualité improbable d’une visite espérée. Combien de fois as-tu dégringolé les escaliers trop cirés, es-tu tombé sur le carrelage de la cuisine ou dans le poulailler ? Tu ne dis rien, tu as cinq fils médecins et la sainte vierge qui te protègent. Tu tamponnes la plaie ouverte avec une compresse imbibée d’eau de Lourde, puis tu repars. Ça fait shuuuu, shuuuu le glissement des chaussons. 
Tu vis veuve et seule depuis toujours enfin depuis que je suis née. Sur la cheminée, tu as tes neufs enfants en photo adoptant une pose strictement identique : assis sur un coussin immaculé en robe de baptême. 
Tu fais tes courses dans le village en vélo. Tu ne montes plus dessus depuis longtemps mais il te sert d’appui. Tu aimes le regard admiratif des villageois sur ton passage. Tu es la doyenne, le maire t’as décorée. A 94 ans tu plantes encore des arbres dans le jardin, tu organises le prochain pèlerinage.  
Quand on arrive, tu nous embrasses vite fait. Tu donnes les ordres, chacun s’agite pour fignoler le repas. Maman c’est la salade. Mon père c’est le vin. Ma sœur et moi c’est le dessert. Tu installes chacun autour de la table dans cette salle à manger, hérissée de hautes chaises en cuir. La cloche de ton horloge sonne comme Big-Ben et, influencée par les films de guerre que l’on regarde sur ta vieille télévision noir et blanc, j’espère entendre la voix grésillante d’un speaker qui m’annoncerait « Ici Londres les Français parlent aux Français !» Derrière le buffet on entend aussi les cavalcades des souris que tout le monde fait semblant d’ignorer et qui narguent depuis longtemps les tapettes que tu disposes un peu partout.
Dehors il pleut, dedans ça sent le chaud. Ton fils débouche la bouteille de muscat. Pour la forme, tu te récries : « juste un fond » et puis tu te ressers. Ma sœur et moi descendons à la cave pour chercher les fromages et le dessert entreposés dans le garde-manger grillagé. Pour se donner du courage avant de pénétrer dans le réduit obscur et glacé, on pique des amandes ou des noisettes en prenant soin d’ouvrir aussi discrètement que possible les boîtes en fer blanc qui, quand elles s’effondrent, font toujours le bruit d’une catastrophe...
Après le repas, maman s’agite en vaisselle et toi tu sors les listes pour chacun. Il faut faire groseilles ou cerises selon la saison, fleurir la petite chapelle attenante à la maison. Quand c’est mon tour je prie pour que mon oncle handicapé retrouve ses jambes et quitte son fauteuil à roulettes. Je ferme les yeux très fort en pensant que la puissance de ma concentration sera un facteur de réussite auprès du Très-Haut. Le dimanche suivant, lors du repas, je le regarde et j’attends qu’il se lève. Mais lui reste assis et découpe le gigot.
Parfois tu sors les produits pour nettoyer les cuivres. Je déteste. Ça pue. Je préfère tondre le gazon, respirer l’odeur enivrante de cette pelouse qui se réduit au fil des ans aux dimensions d’une simple carpette. Tout autour, des yucas décharnés dressent leur piquots dérisoires.
Papa te soignes, il remplit une bassine d’eau chaude puis tente de faire au mieux avec tes pieds tordus comme des souches d’arbre. Après la pédicure, c’est l’heure de la piqure. Je n’ai jamais su ce qu’on injectait dans ta fesse. Papa trace sur ta peau un carré imaginaire et moi je remplis la seringue avant de piquer en haut à droite. Un coup sec, tu ne sens rien. Je suis fière d’être ton infirmière.  Plus tard, tu agites une clochette pour nous inviter au goûter : tu presse un fer à repasser en fonte sur des tranches de pain tartiné de beurre et saupoudrées de cassonade, on se brûle et c’est délicieux. Tu tentes de différer le départ, tu enchaînes les histoires du village et puis in extremis tu tentes : « Et si vous restiez dîner » mais il y a école le lendemain. Faut y aller. Tu remplis nos poches de caramels. On écoute Le Masque et la Plume sur la route du retour.

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Regards

by Aurélie Carton 28. janvier 2010 02:48
La pointe de ses cils
Je m’y tiens immobile
Sa pupille comme une île
Fragile, je vacille

Regards en miroir
Velours noir, paupières d’ivoire
L’iris est sombre
Espoir

Reflet de soi
Dans chaque prunelle
Ombres jumelles
Œil grenat

Focale familière
Bref éclat de lumière
Fige l’effroi
Je me noie

Balbutiement du monde
Au bord de ses sourcils
La mer et la nuit se confondent
Confiante, je vacille

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Article Un

by Aurélie Carton 11. janvier 2010 02:22
A l’aurore du siècle, j’ai ouvert ma fenêtre à la face du monde
J’ai regardé au Nord, au Sud, à l’Est, à l’Ouest

J’ai vu les barreaux des cachots pour prisonniers d’opinion
J’ai vu un homme tenu en laisse, à l’intérieur d’une prison

Dans les balbutiements du siècle
Trop de voix se sont tues
Trop de plumes suspendues

Dans la poussière du monde
J’ai croisé les regards hagards des réfugiés
Dans chaque prunelle, j’ai lu le fol espoir des déplacés

Sur des radeaux, sur des rafiots
Sur des boutres, dans des soutes
J’ai vu des peuples entiers prendre la route
Puis j’ai pleuré leurs vies englouties et leurs rêves anéantis

Dans le vacarme des villes
J’ai deviné les chaînes invisibles de nouvelles servitudes
Et les cris muets des demandeurs d’asiles

A l’aube de ce siècle
J’ai écouté le bruissement du monde

J’ai entendu le hurlement d’une fillette excisée
J’ai entendu la douleur d’une femme vitriolée
Le silence de celle que l’on a violée


J’ai perçu les chuchotements des humbles
Leur misères exploitées
Et puis leur rire aussi

J’ai cru que ni la couleur ni le sexe n’importait
Et je me suis trompée
J’ai vu un homme aimant un homme parmi les suppliciés

Sur les marchés du monde
J’ai vu brader l’AK47 et flamber les prix de l’AZT

Perchée sur le balcon du monde
J’ai vu la neige rougie de tous les crimes en Tchétchénie
J’ai lu « plus jamais ça » et j’ai connu le Rwanda

Au mitan de ce siècle, j’ai craint que l’Homme ne s’éclipse
J’ai regardé le ciel, interrogé la lune, imploré les étoiles
C’est alors que je t’ai vu ouvrir une nouvelle page sur le vieux grimoire de l’Histoire
Et pour tous les matins du monde, et pour chacun de nos destin
Inscrire en lettre d’or l’article 1 des droits humains

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Le Balto

by Aurélie Carton 6. janvier 2010 03:37

Amarré en coin de rue, en face de la gare, le Balto est un havre en hiver, un repère pour l’étranger une étape pour le salarié. Près de l’entrée, au bout du bar, une cahute est tenue par Simone ou Françoise, enfin par la femme du tôlier. On y perd ses sous et sa santé. On y achète son loto et ses Malboros. Le lino du Balto est couvert de mégot et les murs de photos, sauf derrière le tôlier, tapissé de bouteilles renversées : Martini on the Rocks, Suze, Pinau, Porto.
Accoudés au zinc, les habitués s’alignent comme des tours de Pise face à leur blonde, à leur rousse, à leur rouge et à leur petit blanc.
Le Balto sent le chaud, le familier. La météo est embrumée. On y noie son chagrin, on y rêve son destin et puis on cause, on jase. Dans le Nord, on dégoise.
C’est le royaume de la piécette, 30 centimes les cacahuètes, 50 les sucettes,
20 pour les toilettes. Pour les durex, je ne sais pas, c’est en cachette.
Les Baltos contemporains s’ornent d’une télé en coin, les plus anciens d’un aquarium, parfois d’un juke box. Il chante Trenet ou Jo Dassin.
Le temps file au Balto et la voix enfle lorsque la nuit s’avance. Les solitaires au bar se perchent sur de hauts tabourets pour faire croire qu’ils sont en compagnie. Ils fument, boivent et regardent le vide ou les jambes des dames. Mais les dames sont en salles. Elles paient plus cher pour échapper à la lucidité cruelle de l’éméché du zinc.
Les Baltos de province exhibent les coupes en argent du champion local et des articles jaunis racontent ses exploits. Les lycéens terminent leurs devoirs en grignotant un jambon beurre, les cancres préfèrent le flipper.
Au Balto on abandonne un bout d’enfance, on entre dans l’adolescence.
Le badaud est le roi du Balto. L’ennui, acquiert une légitimité, une certaine dignité. Il est bon de ne rien faire au Balto. On bulle, on oublie et à minuit, sorti du bar, on titube sous la lune.

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Le puits du serpent

by Aurélie Carton 28. octobre 2009 03:19

« C’est maintenant qu’il faut reprendre vie», a dit l’homme au chèche. Elletend la main. L’homme reste immobile. Ses yeux la fixent, si sombres que lapupille se dilue dans la prunelle. Elle voudrait échapper à ce regard qui lascrute, se sent bête, avec cette main ballante dans le vide. L’homme a ôté sonchèche, ses cheveux sont ensuqués de sable, de sel, de vent et de liberté. C’estla première fois qu’elle le voit nu-tête. Ça la gêne un peu. Sans un mot, lenomade s’éloigne à la recherche des dromadaires qui étêtent goulûment desacacias. Le plus vieux blatère. Un râleur. Elle grimpe sur la bosse, s’engoncedans une torpeur bienfaisante, rembobine le film des derniers jours. La dunefrissonne, blonde et douce. Tout est bien maintenant.

 

Cela fait une semainequ’elle a atterri à Attar, dans le cœur désertique de la Mauritanie. Attar,capitale de l’Adrar, point de départ des trekkeurs occidentaux qui se la jouentméharée l’espace d’une semaine. Elle ne fait partie d’aucun groupe. Son voyagen’est pas une échappée. Elle cherche bien autre chose. Dans l’avion, l’humeur destroupes est joyeuse. Calée dans sa solitude, elle reste étrangère à cetteliesse indécente.

 

Dès la descente de lapasserelle, un souffle chaud la happe. Les douaniers mauritaniens tendent avecbonhomie une liasse de papiers bleue, jaune et rose à remplir. Nom, prénom,profession, devises… Prénom du père aussi. Là, elle a tiqué. Pif, paf, letampon du visa la propulse vers la sortie. Tout est poussière et cendre, cubesde béton hérissés de picots métalliques rouillés. On l’avait prévenue, Attarc’est un trou du cul du monde sans passé, ni futur, un ensemble hétéroclite debicoques et de souks érigés pour capter la manne touristique chaque dimanche àla descente du vol, entre 15 et 20 heures selon les retards et chaque samedi,sensiblement aux mêmes heures avec le même risque de retard pour le vol duretour. « On passe le sas de lalaideur avant d’entrer dans la beauté du désert », a expliqué un type,en rigolant. Elle ne trouve pas ça drôle. Elle n’aime déjà pas la plage alorsle désert… Elle a juste un rendez-vous.

 

Une journée à Attar,au milieu des essaims de vendeurs à la volée et une nuit à pester contre lesmoustiques. Puis le départ en 4x4 par la passe d’Amogjar. « C’est le clou », précise lechauffeur en esquissant un mouvement aussi vaste que l’espace qui s’étenddevant eux. Comme si elle était venue au spectacle. Elle se fiche des vertussupposées du désert, son silence apaisant, la quête de sens, toutes ces conneriesrabâchées par ses proches lorsqu’ils ont appris son départ pour la Mauritanie. Riencompris, pas grave. Elle veut voir où ça s’est passé, comprendre pourquoi il partaitlà-bas. Elle aurait été au pôle nord si besoin.

 

« Nous descendons vers Chinguetti, classée aupatrimoine de l’Unesco », pérore le chauffeur. Elle n’écoute plus, fouillesa mémoire pour retrouver les propos de son père expliquant l’itinéraireAttar-Chinguetti devant une carte qu’il avait dessinée à partir de ses propres relevés.Elle se souvient de sa voix chaude lui contant l’épopée de Théodore Monod, et saquête d’une météorite mythique. Elle revoit le sac à dos beige à lanière decuir, la gourde en plastique bleue, les godillots à lacets rouges, tout ce bardaposé près de la porte d’entrée. Et le départ de son père à 6 heures dumatin le 27 janvier 1998. Le baiser d’adieu sur son front, il y a dix ans.

 

Elle arrive de nuit àChinguetti. La vieille cité est enfouie dans le sable, la nouvelle villeengloutie dans l’obscurité. Seules quelques loupiotes électriques scintillent.Elle a froid, extirpe une polaire et un bonnet de son sac. Un nomade lui tenddes gants. Elle hésite puis les enfile en marmonnant merci. L’auberge est déjàendormie, les sportifs se couchent tôt et leurs guides en profitent pourpalabrer. Ils l’invitent à partager les trois thés du désert le premier douxcomme l’amour, le second acre comme la vie, le troisième amer comme la mort. Ellevoudrait manifester un peu de sensibilité à la poésie de ce proverbe local,grimace un sourire et prétexte la fatigue. Juste envie de se pelotonner dansson duvet, d’étancher un chagrin. En vain, son système lacrymal s’est asséché.

 

A l’aube, lestouristes méharistes s’éveillent. Le chant du coq est vite couvert par leurbrouhaha. Ça caquette dans toutes les piaules. Elle épie leur départ avant desortir de sa baraque. L’air est frais et la cour pimpante. Elle imagine lesgestes de son père au petit matin dans cette auberge. A quoi pensait-il ? Aqui pensait-il ?

Un plateau se trouveposé juste devant sa porte : café lyophilisé, œuf, pain de mie, confiturede fraise, pommes fripées. Elle touche à peine à la nourriture, commed’habitude. « Faut manger »ressassent à l’unisson sa mère, son compagnon et son médecin. Elle ne peut pas.Elle n’en peut plus.

L’ombre projetée d’unnomade vient tracer une oblique sur le plateau en cuivre. L’inconnu estimmense, vêtu d’un boubou bleu clair brodé de fil doré et coiffé d’un chèchenoir. À son doigt brille une étrange bague argentée. Assise face à cet homme,elle se sent fragile. « Si tu veuxmarcher, mange », ordonne l’inconnu. Sans broncher, elle tartine lepain de confiture.

 

« C’est toi qui veux aller au puits du serpent ?»

L’homme au chèche ladévisage attentivement, sans chaleur. Elle hoche la tête, la bouche pleine.

« On part dans deux heures. »

Serait-ce lui Sidi,le guide embauché par son père ? L’homme au chèche s’appelle Sidi LahcenMohammed ibn Najma. Mais à Chinguetti tous les hommes s’appellent Sidi… Alorselle marche.

 

Ils quittent l’oasis àmidi avec un chamelier, un cuisinier et quatre dromadaires. Direction pleinsud. Elle a mille questions mais sa gorge reste nouée. Pieds nus, l’homme tracele chemin à travers la dune. Elle le suit, les yeux fixés sur les frises queles pattes des moula-moula bicolore et des lézards monochrome dessinent dans lesable. Un scarabée à la carapace ébène plonge la tête dans le sable à leurapproche. Sous l’immobilité factice du désert bruit une vie intense. Jamais lamouche ne renonce. Elles sont cinquante à bourdonner autour de sa têtedouloureuse. Seul le dromadaire aux longs cils s’en fiche.

 

L’homme au chècheconnaît tous les types d’acacias, l’attildont les branches servent de brosse à dent, le Teisht qui donne un fruit huileux dont se délectent les moutons etles chèvres, l’ataleh, le meilleurpour le feu, sa fumée purifie les yeux et l’ignine,fleuri de minuscules boutons roses comme autant de miracles dans le désertstérile.

 

Le deuxième jour,elle fatigue, trébuche, peste. Le guide ne faiblit pas. « Il me teste, le salaud », pense-t-elle. Ça fait longtemps qu’elle n’a paséprouvé cette émotion, de la colère mêlée à une sorte de fierté. L’ombre d’un sourireégaye les yeux du nomade. C’est lui, l’homme au chèche que son père décrivaitpar petites touches à chaque retour de voyages. Oui, c’est sûrement son Sidi.

 

Elle marche de l’aubeau coucher du soleil. Le soir, l’homme au chèche part en quête de bois, lechamelier desselle les bêtes tandis que le cuisinier sort son attirail,cocotte, gamelles en fer-blanc, semoule, légumes étiques. La galette cuitlentement sous les braises. Le dîner est savoureux, elle se ressert de couscousou de soupe aux lentilles. Elle a peur de ce temps offert à ne rien faire. Ellepanique devant l’espace infini des dunes, l’intimité avec ces étrangers, leface à face au-dessus du feu. Sidi l’a perçu. Il se moque quand elle hésite àprendre son livre pour meubler le silence. Et puis, il lui apprend, sans riendire à habiter, ce temps. La nuit les enveloppe et les étoiles s’allument une àune. Après le repas, on fume, on boit le thé, on dort sous une lune crayeuse.Ses nuits à elle sont peuplées de fantômes, ou plutôt d’un fantôme.

 

Qu’était venu faireson père pendant douze ans, chaque hiver dans ce désert hostile ? Censéécrire un livre sur Théodore Monod, il avait laissé le bouquin en plan sanspourtant renoncer à son séjour annuel en Mauritanie. De ses voyages, ilrentrait légèrement changé, comme si de subtiles différences sédimentaient saphysionomie au fil des ans, transformant cet homme bon vivant et solaire en ascètesilencieux, regard aiguisé, silhouette sèche.

 

C’est le troisièmejour, vers midi qu’ils atteignent le puits du Serpent, près d’un acacia. Lecuisinier étale une natte, le chamelier puise de l’eau et l’homme au chèche s’assoiten tailleur. Il se racle la gorge. Elle est tendue. « C’est là qu’il est venu à son dernier voyage. Il savait que lepuits du Serpent c’est la meilleure eau du désert. Tout de suite ton père m’avaitplu, je l’attendais chaque hiver à l’aéroport d’Attar. Au début il parlait beaucoupde Monod, de son livre, puis de ta mère et de toi et puis Dieu aussi de plus enplus. Ensuite il se taisait pour aller prier au sommet de l’erg. Il restaitlà-haut des heures. Les gens de ma tribu le considéraient comme l’un des leurs. Maisje savais qu’il n’était plus ni chez vous, ni chez nous, juste ailleurs.»

 

Le nomade avale unegorgée d’eau.

«  Un jour ton père  m’ademandé de le mener au puits du serpent. On s’est levé tôt, on a marchélongtemps, longtemps … Il était fatigué alors je lui ai proposé de monter surle dromadaire. Quand on est arrivé au puits, je me suis retourné pour l’aider àdescendre et j’ai vu que son esprit n’était plus là. »

 

L’homme au chèche laregarde. Ses yeux ont perdu leur dureté minérale. Le plateau rocailleux trembleau soleil de midi. Elle sent les larmes couler sur ses lèvres sèches. Combiende temps est-elle restée comme ça sous l’acacia ? Quand elle s’est enfinlevée, le désert avait viré au mauve. Sidi a répété : « C’est maintenant qu’il faut reprendre vie»

Il lui a donné cette bagueargentée qu’elle porte aujourd’hui au majeur parce que l’anneau est un peularge.

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Conseils au voyageur

by Aurélie Carton 21. octobre 2009 12:16

Choisisle sac plutôt que la valise

Ilte laisse la main libre pour saluer

Abandonnela carte, le guide, la boussole

Etdemande donc ton chemin à l’habitant du coin

Bouleversetes plans, inverse ton itinéraire

N’oubliepas l’Opinel pour partager la pomme et le gobelet pour offrir un peu d’eau

Jetteau champ ton chapeau et préfère le foulard

Tuen feras un voile, une attelle, une nappe, un mouchoir

Conservedans une boîte les trésors du chemin

Otede ton poignet cette montre qui t’entrave

Apprendsquelques vers, ils combleront tes instants de solitude

Apprendsune prière, elle s’immiscera dans tes moments de plénitude

Retiensles visages mais ne t’embarrasse pas de photos

Enfouisle passé, efface le futur et conjugue au présent

Necrains ni la poussière ni les fatigues

Rêvele jour, écris la nuit

Enfinoublie tous mes conseils mais souviens-toi de moi

 

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