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Bloody Mary Afternoon - Episode 2

by Claude El khal 8. décembre 2009 08:09

- Ça marche…


Debout dans un coin d’une vieille warehouse abandonnée que les deux adolescents utilisaient comme QG, près d’une télé géante branchée sur Sky News, Georges tenait la caméra et regardait Junior. L’endroit semblait servir d’entrepôt à toutes sortes d’objets volés. Il y avait là des cartons de DVD fermés posés en pile, quelques I-pods, des mini-chaînes stéréo, de vieux magnétoscopes et deux ou trois télés à écran plat reposant sur des étagères en fer qui avaient dû, par le passé, servir à ranger divers outils, dont certains finissaient de rouiller, oubliés par le temps et les hommes. Sur d’autres étagères en aluminium genre Ikea, visiblement installées récemment, une quantité impressionnante de CD et surtout de films en DVD ou en VHS. D’ailleurs ces derniers débordaient largement des étagères Ikea pour se répandre en de nombreuses piles posés à même le sol. Près du mur du fond, trônait un vieux frigo qui devait sans doute dater des années soixante-dix. Devant la télé géante, une vieille table de jardin et deux chaises rouillées essayaient de donner un air d’intérieur à l’endroit. Relativement large et très poussiéreuse, la warehouse était assez sombre, la lumière n’arrivant plus à pénétrer à travers la crasse des larges fenêtres rectangulaires qui formaient une couronne translucide au-dessus de la tête des deux adolescents. Quelques lampes hétéroclites donnaient une lumière ambrée qui réchauffait un peu une ambiance glaciale. Junior, assis sur un vieux lit en fer, n’osait pas regarder Georges. Il jouait avec un revolver, cachant mal son air coupable. Georges contenait difficilement sa colère.
- Tu m’as dit que ça marchait pas… Ça marche…
- Je sais pas ce qui s’est passé…
- Tu sais pas ce qui s’est passé?
- Je sais pas… Ça s’est éteint tout seul…
- Ça s’est éteint tout seul?
- Ça s’est éteint tout seul…
- Ça peut pas s’éteindre tout seul!
- Pourtant…
- Pourtant…?
- Ouais…
- Ouais…?
- Ouais!
- Tu zoomais quand ça s’est éteint?
- Ouais, je zoomais et ça s’est éteint!
- Et ton doigt était là?
- Très fort, comment t’as deviné?
- Parce que t’as appuyé sur la touche stand-by!
- La touche stand-by?
- La touche stand-by!
- Je savais pas qu’il y avait une touche stand-by…
- Toutes les caméras ont des touches stand-by.
- Comment tu veux que je sache… Tu m’as rien dit à propos d’une touche stand-by… Quoi? Tu veux que je devine? Je suis pas bête… Tu me dis de pas toucher la touche stand-by, je touche pas la touche standby, je suis pas bête… C’est cette caméra qui est bête… Putain de caméra…
Il regarde la caméra.
- Tu crois que t’es plus intelligente que moi? Hein? Avec tes touches stand-by et toute ta technologie de merde… Hein? Réponds saloperie…
Il pointa son revolver vers la caméra, qui était toujours entre les mains de Georges.
- Je vais te montrer moi qui est le plus intelligent…
Doucement, retenant son souffle, Georges posa la caméra sur la pile de cartons de DVD volés.
- C’est pas la faute à la caméra… C’est ma faute à moi… J’aurai dû t’expliquer… J’ai oublié… Je suis désolé… Je suis vraiment désolé…
Junior jeta un regard blessé à son ami.
- Et si quelqu’un dit que t’es bête, je lui mets une balle entre les deux yeux…
- C’est vrai?
- Évidemment que c’est vrai…
Junior sourit et jeta le revolver sur le lit. George ferma et les yeux et respira.
- Regarde!
Junior prit la télécommande et haussa le volume de la télé.
- Regarde, ils parlent de nous!
Le présentateur de Sky News interrogeait un officier de Scotland Yard.
- Pensez-vous que se soit l’oeuvre de celui que tout le monde appelle maintenant le Posh Slayer?
- Il est bien trop tôt pour se prononcer. Le profil de la victime d’aujourd’hui, mademoiselle Mary-Elizabeth Butterworth, est similaire aux profils des autres victimes du Posh Slayer: blondes, la trentaine, d’une certaine catégorie sociale, etc… Par contre, cette fois ci la victime fut tuée d’une balle dans la tempe, alors que les autres furent poignardés à plusieurs reprise dans le coeur avec une lame fine, du genre couteau à cran d’arrêt.

Ça faisait déjà plus de trois mois que le Posh Slayer faisait la une des journaux. Le nom de Posh Slayer avait été la première fois utilisé à la une du Daily Mirror, un tabloïd à grand tirage très friand de surnoms tapageurs. Ce surnom-là, il fallait l’avouer, était bien trouvé. Il décrivait en une formule simple les victimes et leur assassin : Posh, mot d’argot qui voulait dire en gros BCBG, et Slayer, qui pouvait se traduire par “ tueur ”. Le Posh Slayer était donc le tueur de bourgeoises. Nom très médiatique, dont toute la presse s’était emparé avec délice, priant secrètement que le saligot ait une belle et longue carrière. Le Posh Slayer faisait vendre. Le Posh Slayer était bon pour l’économie.

Le présentateur remercia l’officier du Yard et passa à d’autres nouvelles.
Georges baissa le volume de la télé. Il était furieux.
- L’enculé nous a volé la vedette!
- Quoi?
- L’enculé nous a volé la vedette…!
- De quoi tu parles, on a buté la pétasse et on s’en sort clean, c’est grand, non?
- Non, c’est pas grand du tout.
- Mais pourquoi…? C’est quoi cette histoire de vedette?
- Pourquoi tu crois qu’on a pris la caméra avec nous?
- Putain de caméra…
- Oui, bon, pourquoi tu crois qu’on a pris la caméra?
- J’en sais rien moi…
- Tu te rappelles de ce que je t’ai expliqué hier?
- Bien sûr que je m’en rappelle.
- Ouais?
- Ouais!
Il réfléchit un court instant, comme pour se rappeler l’exacte formule que son ami lui avait sans doute apprise par coeur puis se mit à réciter :
- À cause de la dernière mine d’or du monde : le show business!
- Très bien. Donc..?
- Donc quoi?
- Donc faut ré-expliquer…
Il soupira, las. Junior le regardait comme un élève attentif.
- Tu vois, Junior, aujourd’hui on a voulu filmer la vie telle qu’elle est vraiment. Crue, tragique, magnifique…Tu te souviens comment elle marchait, innocemment, des sacs plein les bras, ne sachant pas que la mort était là, très proche, cachée, à l’attendre. Quand allait-elle frapper et comment? Les gens payeraient beaucoup d’argent pour voir ça… C’est la mort live, Junior, la mort live! Plus besoin de braquer des banques, t’as juste besoin d’une victime et d’une caméra, la télé fera le reste. La mort est le plus grand show du monde, Junior, parce que c’est la seule chose dans la vie qui n’arrive qu’une fois. C’est unique, grandiose…!
- Non.
- Non?
- Non. Perdre sa virginité, ça n’arrive qu’une fois.
- Perdre sa virginité…?
- Perdre sa virginité! Ça n’arrive qu’une fois!
- Mais la mort c’est le grand saut, Junior…
- Perdre sa virginité aussi, Georges…
- Bon… Ok…Comme tu veux. Ce que je veux donner au public, c’est du…
- Champagne?
- Non pas du Champagne, Junior, du Bloody Mary… Bien rouge, bien frais, bien épicé!
- Tu vois, j’aime bien le Bloody Mary et tout, mais on va se faire arrêter…
- Mieux : on va se rendre.
- Quoi?
- C’est ça tout le truc. Bon, on va dire ça comme ça: on bute la pétasse, on filme, puis on envoie la cassette aux télés. C’est le hit garanti. On se rend, on plaide coupable, et au pire on prend dix ans. Le procès sera numéro un aux news. On va en taule, on écrit un bouquin sur notre expérience, c’est un best-seller. Les producteurs de cinéma voudront croquer. On vend les droits et quand on sort, on est millionnaire. On aura quoi, vingt-six, vingt-sept ans… Ça vaut le coup, non?
- Waw…
Junior était bouche bée. Il réfléchit intensément pendant quelques secondes. Puis, une idée illumina son visage.
- Je sais ce qu’on peut faire d’autre pour se faire du fric. Du foot! Je veux dire, les footballeurs sont blindés, et ils niquent sec.
- Génial. Mais il y a un tout petit problème, tu ne sais pas jouer au foot.
- Si je sais.
- Non tu sais pas.
- Je te prends au foot quand tu veux.
- Ta grand-mère me prend au foot…Faut être réaliste Junior, on est pas des footballeurs, on est pas des chanteurs, on est pas des mannequins… On a pas de piston dans le show-business, à la télé, dans la mode, au cinéma… On a rien. On a pas le choix. Tu comprends?
- Je crois...
- À moins qu’on se mette à prier Dieu et espérer gagner la loterie. Mais on risque d’attendre longtemps quelque chose qui probablement ne viendra jamais. Hope is for the hopeless, Junior, ne l’oublie jamais.
- Ok…
- T’as faim?
- Toujours.
- Allez viens, on va se faire un falafel.

( à suivre )

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