Il fallait tout recommencer. Georges ruminait patiemment sa frustration. Cet abruti de Junior avait foutu en l’air deux semaines de préparation. Ça ne se trouve pas comme ça une victime. Faut du boulot, faire des recherches, assurer le suivi, un vrai travail de pro. Un crime médiatique ça ne s’improvise pas.
Georges appuya sur la touche on de la camera.
- Tu fais comme on a dit, Junior. Tu fais comme si t’étais un touriste américain et tout ira très bien.
- J’aurai besoin de chewing-gum alors.
- Du chewing-gum? Pourquoi faire?
- Pour faire américain. Un américain sans chewing-gum c’est pas un américain. C’est comme un français agréable, c’est pas un français. Tu vois, tu m’aurai demandé d’être un touriste français, j’aurai été deagréable avec tout le monde. Tu me demandes d’être un touriste américain, il me faut du chewing-gum. Logique. Remarques, j’aurai eu plus de temps j’aurai grossi un peu, tu vois, genre de Niro dans Raging
Bull. Entrer dans la peau du personnage, devenir quelqu’un d’autre, plan Actor’s Studio quoi… Donne moi dix jours Georges et tu verras le touriste américain que je peux te faire. L’Oscar garanti.
- Le chewing-gum fera l’affaire…
Junior s’éclatait, il s’amusait comme un petit fou, prenant très au sérieux son rôle de touriste américain. En fait ce qu’il avait à faire était relativement simple : quand Georges trouvait une femme qu’il voulait filmer, il faisait signe à Junior et ce dernier devait poser à côté d’elle comme un touriste qui rassemblait des souvenirs de voyage qu’il allait, de retour dans son Wisconsin natal, partager avec famille et voisins. C’était le meilleur moyen que George avait trouvé pour faire son casting sans que les femmes filmées se doutent de rien.
En fait, il était inutile de filmer des femmes de passage, vu que, si choisies, elles ne pouvait plus être retrouvée. Il fallait, au contraire, filmer des femmes entrant ou sortant d’un immeuble d’habitation ou de bureaux, attendant le bus ou un taxi, ou eventuellement celles qui pouvaient être soupsonées d’être propriétaire d’un magazin. Les vendeuses n’avaient aucune importance vu qu’il fallait une victime d’une certaine catégorie socio-professionelle, les victimes pauvres étant sans grande valeur médiatique. Mettre fin à une vie médiocre pouvant être perçue comme une action de grâce. C’est pour cela que Georges ne faisait son casting que dans les beaux quartiers, comme Knightsbridge, Kensington ou King’s Road, et dans les quartier à valeur économique comme la City, Soho ou Harley Street où les médecins, toutes spécialités confondues, formaient un ghetto professionnel doré.
Parfois Junior prenait l’initiative et posait près d’un monument. Georges levait les yeux au ciel et avait une pensée désolée pour Lee Strasberg.
De retour au QG, Georges regardait le cassette du casting . Junior était debout, les bras ballant, ne sachant quoi faire. Finalement il s’assit près de son ami et se mit à regarder la télé géante.
- Celle là a l’air pas mal…
- Oui, peut-être.
George l’ignorait et continuait à se concenter sur le casting. Junior s’ennuiyait. Il regarda Georges.
- Elle doit être blonde?
- Oui.
Visiblement Georges ne voulait pas être dérangé. Junior se mit à murmurer un air du groupe Coldplay. George lui jeta un air mauvais. Il se tut. Après quelques minutes,
- Pourquoi? Pourquoi elle doit être blonde? Je veux dire qui s’en fout de sa couleur de cheveux? On va pas sortir avec elle…
- C’est pas pour ça.
Georges commençait à en avoir marre d’être déconcentré. Junior n’en démordait pas.
- C’est pour quoi alors?
Georges réalisa qu’il ne pourra pas y échapper. Il avait déjà tout expliqué à Junior, mais bon il semblerait que sa mémoire était aussi passoire que le portefeuille d’un riche saoudien dans un bordel de Park Lane. Il fallait donc réexpliquer, comme d’habitude, sans pour autant arrêter de visionner le casting. Georges remercia intérieurement le ciel de lui avoir donné le don de faire plusieurs chose en même temps. Comme Napoleon, aimait-il se répéter. En tout cas tu en as la taille, lui avait dit un gosse du quartier en ricanant, avant de s’être retrouvé à machonner ses dents en crachant du sang.
- C’est pour le marketing.
- Qu’est ce que le marketing vient foutre là dedans?
- Mais tout le truc est marketing. On a besoin d’une victime à laquelle les gens vont s’identifier ou au moins avoir envie de s’identifier.
- Mais pouquoi blonde? Pouquoi pas brune?
- Parce que les brunes ont ce côté salope, et quand elles se font buter, on a toujours l’impression qu’elles le méritent un peu.
- Et pourquoi pas une black, une asiate ou une arabe?
- Déjà vu et revu… Elles se font buter tout le temps… Et en nombre… Et bon, on veut pas que les gens pensent que c’est un crime raciste…
- Pourquoi tu veux qu’ils pensent que c’est un crime raciste, c’est pas un crime raciste…
- Oui, mais c’est comme ça… Les gens aiment bien shématiser. C’est pour ça qu’il nous faut une blonde.
- Et pourquoi pas un mec?
- Pourquoi pas un mec…
- C’est vrai, pouquoi pas?
- Parce que tout le monde s’en fout des mecs. Même les pédés.
- Je comprends pas…
- Bon, qui est la plus grande icone gay?
- Doris Day?
- Exactement.
- Je vois ce que tu veux dire…
Sur la grande télé, le cassette du casting avait l’air terminé. George fit une grimace perplexe.
- C’est fini…
- Satisfait?
- Je sais pas… Il faut que je revoie tout ça… Quelle heure il est? On se fait un petit break news?
Junior pris la télécommande et changea de chaine. Sur l’écran géant, apparut le présentateur de Sky News.
- Le corps a été retrouvé ce matin par un voisin. Le crime a visiblement été commis la nuit dernière devant l’appartement de la victime. La victime, Victoria Higgins, trente quatre ans, blonde, travaillant à la City, correspond au profil de toutes les autres victimes du Posh Slayer…
Georges n’en croyait pas ses yeux.
- L’enculé ne prend jamais de vaccances… Il est en mission ou quoi?
- C’est peut-être ton mentor.
- Quoi?
- Ton mentor. Tu sais genre Sean Connery dans Highlander.
- Junior… Pourquoi t’irais pas nous trouver un truc à fumer?
- Je peux prendre la caméra?
- Non.
- Allez, je ferais attention.
- C’est ça… Allez va, fais pas chier…
Junior partit, Georges appuya sur la touche rewind de la caméra, se préparant à revisionner le casting. Cette fois, avec un peu de chance, sans être emmerdé par les sempiternelles questions de Junior.
Moins d’une demi-heure plus tard, Junior revint, triomphant. Il claqua bruyement la lourde porte d’entrée et se dirigea à grand pas vers Georges, toujours assis devant la télé géante.
- J’ai le matos. Encore tu regardes cette cassette?
Georges gromela un oui.
- Trouvé quelqu’un?
Georges gromela un non.
- T’as du papier?
Georges gromela un non.
- Fait chier! Bon je vais chez le pakistanais. Tu veux quelque chose?
Georges gromela un non. Junior resta là quelques secondes, ne trouvant sans doute plus de questions à poser, puis se décida à se diriger vers la porte. Soudain Georges bondit.
- Euréka!
Junior rebroussa chemin.
- Quoi? Qu’est ce qu’il y a?
- Là, regardes!
- Où?
Sur l’écran géant, une blonde trentenaire discutant énérgiquement avec une adolesente d’environ seize ans.
- Là!
- Je ne vois ce qu’elle a de spécial cette pétasse.
- Pas la pétasse, Junior, la fille…!
(à suivre)