Il faisait plutôt beau pour un après-midi d’automne. Et comme à chaque fois que le soleil daignait se montrer, les londoniens envahissaient les parcs pour se donner une illusion de vaccances. Caméra à la main, Georges et Junior avaient traversé Hyde Park pour rejoindre le haut de Kensington High Street, ou plus exactement le 78-79 Hyde Park Gate, un bel immeuble du siècle dernier situé au coin de Palace Gate, juste en face de Kensington Palace où, il n’y a pas si longtemps, une jolie princesse délaisée et boulimique avait démontré à toutes les jeunes vierges du monde entier que les contes de fées n’existaient pas. Junior ne s’était évidement pas empeché de lancer des remarques salaces aux filles dénudées qui fleurissaient sur les pelouses. Georges avait à chaque fois accéléré le pas, feignant de ne pas le connaître.
Les deux adolescents étaient finalement arrivés à destination et s’étaient postés près de l’entrée du Park, juste en face du bel immeuble du siècle dernier. Après quelques minutes, Junior commença à s’impatienter.
- T’es sûr que c’est là?
- Je crois, c’est là qu’on l’a filmée.
- Ouais mais tu peux pas être sûr que c’est là qu’elle habite…
- Non.
- Alors qu’est ce qu’on fait là?
- On est là pour savoir si c’est là qu’elle habite.
- Et si elle vit pas là?
- Peut-être que c’est un endroit où elle vient souvent.
- Ouais mais ça nous dit pas où elle habite…
- Non, mais si elle vient, on peut la suivre et savoir où elle habite.
- Ouais mais si elle vient pas…?
- C’est quoi ton problème?
- Pas de problème… Je me renseigne, c’est tout…
- Écoute Junior, si tu veux te retirer, tu peux.
- Qu’est ce que tu veux dire?
- Je veux dire, si tu veux te retirer du projet, tu peux.
- Non non… J’ai pas voulu dire ça… Moi aussi je veux être dans le film…Je me renseignais c’est tout…
Soudain, un Black Cab s’arrêta devant le 78-79 Hyde Park Gate. Le chauffeur descendit de son taxi et se dirigea vers la porte d’entrée de l’immeuble. Il appuya sur l’une des touches nominales de l’interphone, dit quelques mot, puis revint vers son gagne-pain, paye-bierre et rembourse-crédit.
Les Black Cabs sont aux taxis ce qu’Elton John est à la pop music : la reine d’Angleterre. Traditionellement noires, ces limousines démocratisées, dignes descendantes des fiacres des années Henry James et Jack the Ripper, se sont vues, depuis quelques années, habillé de couleurs plus chatoyantes, sans doute pour être plus synchro avec le reste de Cool Britania. Les cyniques et les ricaneurs avaient dit que la vraie raison de cette arc-en-cielisation était purement et simplement commerciale, les Black Cabs étant devenus de vulgaires supports publicitaires mobiles. Malheureusement, les cyniques et les ricaneurs ont souvent raison. Pourtant, quand on est assis dans ce carosse à taximètre, tellement confortable à l’arrière, séparé du chauffeur, non pas seulement par une vitre coulissante en plexiglasse, mais par un espace suffisament grand qu’on pourrait y étandre les jambes, si seulement une pancarte polie mais ferme ne nous l’interdisait pas, on ne peut s’empêcher de saluer d’un geste princier la foule des passants. Les Black Cabs c’est la royauté à dix pounds la course.
La rue britanique, et plus précisément londonienne, est, à l’instar de la rue nord-irlandaise, divisée en deux groupes distincts, cohabitant tant bien que mal l’un avec l’autre : les Black Cabs et les Mini Cabs.
Si les Black Cabs sont l’aristocratie des taxis, les Mini Cab en forment le proletariat. Ces voitures ordinaires, à l’hygiène plus que douteuse, souvent asmathiques, ne peuvent en aucun cas soliciter les passants. On peux les booker par téléphone ou, alternativement, passer directement au bureau où ils sont cantonnés. Ce qui n’empêche pas de nombreux chauffeurs de Mini Cabs d’essayer de trouver des clients directement dans la rue. Mais malheur s’ils sont pris la main dans le sac par un chauffeur de Black Cab. Là, le fauve se met à rugir, à sortir crocs et griffes, prêt à mourir pour défendre son territoire contre ces usurpateurs, ces parasites, ces je-vous-leur-retirerai-moi-leur-permis-vite-fait-bienfait-a-tous-ces-pousse-merde. Le mépris profond, voire la haine tenace, qu’éprouvent les chauffeurs de Black Cabs envers ceux de Mini Cabs aurait sans doute poussé un Karl Marx vivant de nos jours à s’écrier : “Taxis de tous le Royaume unissez-vous! ”. Mais Karl Marx est mort depuis longtemps et la haine entre les hommes continue de plus belle. Les nouveaux marxistes appellent ça la compétitivité et trouvent ça très bien. On a jamais les enfants qu’on mérite. Quand aux Mini Cabs, c’est vrai que leur connaissance des rues de la ville est plus qu’improbable et que leurs prix fluctuent selon la tête du client. Mais on est bien content de les trouver à trois heures du matin, après une bonne cuite, quand on est pas trop sûr où on est. Certains bureaux de Mini Cabs sont même prisés par les jeunes touristes qui viennent y acheter de la Marijuina, mais finissent par fumer, au mieux, de l’Earl Grey payé trente pounds le gramme.
- Bingo!
Georges sourit et pressa sur la touche on de la caméra. Une blonde trentenaire et une adolescente qui lui ressemblait un peu, visiblement une mère et sa fille, sortirent de l’immeuble, suivient par un jeune homme portant plusieurs sacs de voyage Louis Vitton. La mère et la fille se disputaient. Cette dernière semblait défendre aprement son point de vue. La mère ouvrit la porte du taxi et le jeune homme se précipita pour y déposer les bagages. Elle le remercia d’un sourire poli puis hurla un "shut up" pour faire taire sa fille. Elle grimpa dans le taxi et claqua la porte, et quand sa fille hurla à son tours un pertinant "you shut up", le Black Cab
s’éloignait déjà. Elle ramassa une canette qui trainait et la lança rageusement vers le taxi. Le jeune homme essaya de la calmer mais elle le repoussa violemment et rentra dans l’immeuble en pestant. Georges avait les yeux qui brillaient.
- Junior my friend, we’re in business!
(à suivre)