Islington, cinq heures de l’après-midi. Les flux et reflux des travailleurs s’engouffrant ou se déversant de l’entrée de la station de métro Angel indiquaient la fin d’une dure journée de labeur. Les pubs et les bars d’Upper Street se remplissaient à vue d’oeil. Bien que l’interdiction de servir de l’alcool après vingt-trois heures fût abolie, les londoniens n’avaient pas perdu l’habitude de s’en jeter un ou deux avant de réintégrer leur foyer.
Au milieu d’Upper Street, une petite allée donnait sur les portes de services de plusieurs bars. Parmi celles-là, une porte blanche en bois sur laquelle on pouvait deviner un numéro presque entièrement effacé par la pluie. À l’intérieur, un escalier étroit grimpait à l’étage. L’endroit devait sans doute être un ancien dépôt aménagé en appartement de fortune. Il y avait là toutes sortes d’objets volés, surtout du matériel audiovisuel. En fait, il n’y avait de place que pour un vieux canapé en cuir et une table basse en plastique blanc, tous deux noyés sous d’innombrables pièces détachées provenant vraisemblablement de divers matériel électronique et d’assiettes où quelques spaghettis finissaient de moisir. Sur tous les murs, enfin leur partie visible, étaient collé des centaines de photos de filles nues, sans doute trouvés dans divers « top shelf magazines » - cette appellation très politiquement correcte décrivait les magazines à caractère érotique ou pornographiques, normalement exposés sur les plus hautes étagères des marchands de journaux, hors de portée des innocentes mains enfantines, qui peuvent à loisir leur préférer d’autres publications pleine de violence et de sang, plus appropriées pour leur âge.
Dans ce capharnaüm éléctro-pornographique se trouvait un trésor. En tout cas pour Georges, c’était un trésor inestimable. Ce trésor avait un peu plus de soixante ans mais paraissait sans âge. Une crinière blanche ornait un large visage bien en chair, où brillaient deux yeux noirs malicieux et un énorme sourire jovial se dessinant à travers une barbe fournie de prophète biblique. Bob-the-leb, un Père Noël qui aurait mal tourné, un génie de l’audio-visuel que Spielberg n’avait pas réussi à découvrir, passa un petit miroir à Georges.
- Tu vois dear boy, c’est presque invisible. Les gens n’y verront que du feu.
Georges se regarda dans le miroir. Il semblait impressionné.
- C’est incroyable…
- La caméra espion la mois chère du marché! Discrète, efficace, rendue encore plus performante par les petites mains magiques de Bob-the-leb.
Bob-the-leb expliqua à Georges le mécanisme de la caméra. Une minuscule lentille à courte focale portée en boutonnière, offrant un angle de vision assez large, était ingénieusement reliée à une caméra Mini-DV portée à la ceinture. Il suffisait de se mettre en face de ce qu’on voulait filmer et discrètement appuyer sur la touche on de la caméra et le tour était joué.
- Bob-the-leb, t’es un génie!
Georges était ravi. Il avait finalement trouvé le moyen de neutraliser l’incompétence chronique de Junior. Il ne pouvait pas le laisser ruiner encore une fois un plan si minutieusement préparé. Mais il ne voulait pas se débarrasser de lui. Ils étaient amis depuis déjà très longtemps et formaient un duo aussi hétéroclite que complémentaire. Georges était le cerveau et Junior la force brute. Georges se sentait aussi un peu responsable de son ami, qui malgré ses quatre-vingt-dix kilos et son mètre quatre-vingt, n’avait jamais vraiment dépassé l’âge de huit ans. Georges tripota un peu sa nouvelle boutonnière puis se mit à regarder les murs tapissés de filles nues.
- Y a une nouvelle…
- Une nouvelle?
Georges fit un mouvement de la tête en direction de l’un des murs. Bob-theleb s’illumina.
- Ah, tu veux parler de mes anges!
Georges se reprocha du mur.
- Celle-là c’est une nouvelle. Je l’ai jamais vue avant.
- Qui, Tera? Ah Tera… Tera est une déesse. Je veux dire c’est toutes des déesses, mais Tera est la déesse des déesses. Regardes-la! Regarde ces yeux!
- Ses yeux?? Tu veux que je regarde ses yeux??
- Oui, ces yeux! Regardes-les, regarde bien. Ma vie peut se noyer dans ces yeux… Et ce nez, ce petit nez qui vous regarde d’un air supérieur… Et ces lèvres, elles peuvent te sucer ton âme!
- Et les juggs! T’as pas vu les juggs?
- Ça dear boy, c’est les juggs de la Reine de Saba! Et ces jambes… Tu dois être Vasco de Gama pour en atteindre la fin. Et ces pieds… Et ces mains…Parfois je l’imagine qui me caresse, lentement, lentement, pendant des heures… Ses longs doigts, si tendres mais si fermes…
- Hey on se calme!
- Comment tu veux que je me calme devant tant de beauté…? Regarde ses lèvres australiennes!
- Ses quoi???
- Ses lèvres australiennes. Tu sais, les lèvres down under.
Il éclata d’un rire bref mais tonitruant, puis repris son air inspiré.
- Dedans tu comprends pourquoi t’es né et pourquoi tu continues à respirer.
Dedans, tu rencontres Dieu.
- Ok… Je croyais que c’était Pamela Anderson ta préférée.
- Oui… Tu vois, Pamela Anderson est la plus idéale, la plus parfaite des poupées gonflables. Mais Tera Patrick c’est plus que ça, Tera Patrick EST le sex.
- Je crois que tu devrais te trouver une girlfriend…
- Pourquoi faire? Elles sont toutes mes girlfriends! Abigaïl, Victoria, Gabriela, Kelly-Ann, Teresa, Kyla, Pamela, Tera…Elles me font pas chier, elles sont toujours en chaleur, et je dois pas leur amener le petit-déjeuner au lit.
(à suivre)