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Grand-mère de Flers

by Aurélie Carton 12. avril 2010 06:59
Tu sens fort la violette et un peu le beurre rance aussi. Tu nous accueilles chaque dimanche sur le perron de ta grande maison en brique. Si grande et tu es si petite, érodée par 94 années et neuf grossesses. Tu nous guettes parce que tu n’entends plus la sonnette, même avec ton appareil auditif qui siffle en plein repas et nous fait rire ma sœur et moi. Tu nous guettes parce que ce repas dominical égaie ta semaine solitaire. Tu portes une robe noire ou marron ou grenat, en toile épaisse et un peu rêche. Tu as toujours ce sautoir en argent avec deux photos en noir et blanc, ton mari d’un côté, ton fils mort pendant la guerre de l’autre. 
Quand on te serre dans les bras, on sent tes os en équilibre fragile. Tu es toute fripée. Ton visage n’est que sillons illuminés par deux yeux myosotis, réceptacle de ta jeunesse. Levée depuis 5h du matin, tu t’affaires. Sortir la lourde nappe blanche, les couverts en argent, les porte-couteaux en forme de lévriers, les assiettes à fleurs mauves. Tu ne marches plus tu glisses en charentaise jusqu’à la buanderie pour remplir le saut de galets de charbon. Tu fais deux voyages parce que tu n’as plus la force. 
La veille tu as consulté le cahier de cuisine, mosaïque de recettes collées ou recopiées de ton écriture fine et régulière, légèrement inclinée. Recettes piochées dans La Vie Catholique ou Le Pèlerin. Tu les regardes et puis tu fais toujours les mêmes : lapin à la bière, œufs au Roquefort, Reine de Saba, Paris-Brest…  Apéritif, entrée, plat, fromage, dessert, fruit, café et pousse-café. Quand ton fils suggère une impasse, tu te récries, tu te mets en colère. Il capitule vite. T’es forte en fait. Tu te dopes au café chicoré qui glougloute sur le feu dans l’éventualité improbable d’une visite espérée. Combien de fois as-tu dégringolé les escaliers trop cirés, es-tu tombé sur le carrelage de la cuisine ou dans le poulailler ? Tu ne dis rien, tu as cinq fils médecins et la sainte vierge qui te protègent. Tu tamponnes la plaie ouverte avec une compresse imbibée d’eau de Lourde, puis tu repars. Ça fait shuuuu, shuuuu le glissement des chaussons. 
Tu vis veuve et seule depuis toujours enfin depuis que je suis née. Sur la cheminée, tu as tes neufs enfants en photo adoptant une pose strictement identique : assis sur un coussin immaculé en robe de baptême. 
Tu fais tes courses dans le village en vélo. Tu ne montes plus dessus depuis longtemps mais il te sert d’appui. Tu aimes le regard admiratif des villageois sur ton passage. Tu es la doyenne, le maire t’as décorée. A 94 ans tu plantes encore des arbres dans le jardin, tu organises le prochain pèlerinage.  
Quand on arrive, tu nous embrasses vite fait. Tu donnes les ordres, chacun s’agite pour fignoler le repas. Maman c’est la salade. Mon père c’est le vin. Ma sœur et moi c’est le dessert. Tu installes chacun autour de la table dans cette salle à manger, hérissée de hautes chaises en cuir. La cloche de ton horloge sonne comme Big-Ben et, influencée par les films de guerre que l’on regarde sur ta vieille télévision noir et blanc, j’espère entendre la voix grésillante d’un speaker qui m’annoncerait « Ici Londres les Français parlent aux Français !» Derrière le buffet on entend aussi les cavalcades des souris que tout le monde fait semblant d’ignorer et qui narguent depuis longtemps les tapettes que tu disposes un peu partout.
Dehors il pleut, dedans ça sent le chaud. Ton fils débouche la bouteille de muscat. Pour la forme, tu te récries : « juste un fond » et puis tu te ressers. Ma sœur et moi descendons à la cave pour chercher les fromages et le dessert entreposés dans le garde-manger grillagé. Pour se donner du courage avant de pénétrer dans le réduit obscur et glacé, on pique des amandes ou des noisettes en prenant soin d’ouvrir aussi discrètement que possible les boîtes en fer blanc qui, quand elles s’effondrent, font toujours le bruit d’une catastrophe...
Après le repas, maman s’agite en vaisselle et toi tu sors les listes pour chacun. Il faut faire groseilles ou cerises selon la saison, fleurir la petite chapelle attenante à la maison. Quand c’est mon tour je prie pour que mon oncle handicapé retrouve ses jambes et quitte son fauteuil à roulettes. Je ferme les yeux très fort en pensant que la puissance de ma concentration sera un facteur de réussite auprès du Très-Haut. Le dimanche suivant, lors du repas, je le regarde et j’attends qu’il se lève. Mais lui reste assis et découpe le gigot.
Parfois tu sors les produits pour nettoyer les cuivres. Je déteste. Ça pue. Je préfère tondre le gazon, respirer l’odeur enivrante de cette pelouse qui se réduit au fil des ans aux dimensions d’une simple carpette. Tout autour, des yucas décharnés dressent leur piquots dérisoires.
Papa te soignes, il remplit une bassine d’eau chaude puis tente de faire au mieux avec tes pieds tordus comme des souches d’arbre. Après la pédicure, c’est l’heure de la piqure. Je n’ai jamais su ce qu’on injectait dans ta fesse. Papa trace sur ta peau un carré imaginaire et moi je remplis la seringue avant de piquer en haut à droite. Un coup sec, tu ne sens rien. Je suis fière d’être ton infirmière.  Plus tard, tu agites une clochette pour nous inviter au goûter : tu presse un fer à repasser en fonte sur des tranches de pain tartiné de beurre et saupoudrées de cassonade, on se brûle et c’est délicieux. Tu tentes de différer le départ, tu enchaînes les histoires du village et puis in extremis tu tentes : « Et si vous restiez dîner » mais il y a école le lendemain. Faut y aller. Tu remplis nos poches de caramels. On écoute Le Masque et la Plume sur la route du retour.

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