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Le puits du serpent

by Aurélie Carton 28. octobre 2009 03:19

« C’est maintenant qu’il faut reprendre vie», a dit l’homme au chèche. Elletend la main. L’homme reste immobile. Ses yeux la fixent, si sombres que lapupille se dilue dans la prunelle. Elle voudrait échapper à ce regard qui lascrute, se sent bête, avec cette main ballante dans le vide. L’homme a ôté sonchèche, ses cheveux sont ensuqués de sable, de sel, de vent et de liberté. C’estla première fois qu’elle le voit nu-tête. Ça la gêne un peu. Sans un mot, lenomade s’éloigne à la recherche des dromadaires qui étêtent goulûment desacacias. Le plus vieux blatère. Un râleur. Elle grimpe sur la bosse, s’engoncedans une torpeur bienfaisante, rembobine le film des derniers jours. La dunefrissonne, blonde et douce. Tout est bien maintenant.

 

Cela fait une semainequ’elle a atterri à Attar, dans le cœur désertique de la Mauritanie. Attar,capitale de l’Adrar, point de départ des trekkeurs occidentaux qui se la jouentméharée l’espace d’une semaine. Elle ne fait partie d’aucun groupe. Son voyagen’est pas une échappée. Elle cherche bien autre chose. Dans l’avion, l’humeur destroupes est joyeuse. Calée dans sa solitude, elle reste étrangère à cetteliesse indécente.

 

Dès la descente de lapasserelle, un souffle chaud la happe. Les douaniers mauritaniens tendent avecbonhomie une liasse de papiers bleue, jaune et rose à remplir. Nom, prénom,profession, devises… Prénom du père aussi. Là, elle a tiqué. Pif, paf, letampon du visa la propulse vers la sortie. Tout est poussière et cendre, cubesde béton hérissés de picots métalliques rouillés. On l’avait prévenue, Attarc’est un trou du cul du monde sans passé, ni futur, un ensemble hétéroclite debicoques et de souks érigés pour capter la manne touristique chaque dimanche àla descente du vol, entre 15 et 20 heures selon les retards et chaque samedi,sensiblement aux mêmes heures avec le même risque de retard pour le vol duretour. « On passe le sas de lalaideur avant d’entrer dans la beauté du désert », a expliqué un type,en rigolant. Elle ne trouve pas ça drôle. Elle n’aime déjà pas la plage alorsle désert… Elle a juste un rendez-vous.

 

Une journée à Attar,au milieu des essaims de vendeurs à la volée et une nuit à pester contre lesmoustiques. Puis le départ en 4x4 par la passe d’Amogjar. « C’est le clou », précise lechauffeur en esquissant un mouvement aussi vaste que l’espace qui s’étenddevant eux. Comme si elle était venue au spectacle. Elle se fiche des vertussupposées du désert, son silence apaisant, la quête de sens, toutes ces conneriesrabâchées par ses proches lorsqu’ils ont appris son départ pour la Mauritanie. Riencompris, pas grave. Elle veut voir où ça s’est passé, comprendre pourquoi il partaitlà-bas. Elle aurait été au pôle nord si besoin.

 

« Nous descendons vers Chinguetti, classée aupatrimoine de l’Unesco », pérore le chauffeur. Elle n’écoute plus, fouillesa mémoire pour retrouver les propos de son père expliquant l’itinéraireAttar-Chinguetti devant une carte qu’il avait dessinée à partir de ses propres relevés.Elle se souvient de sa voix chaude lui contant l’épopée de Théodore Monod, et saquête d’une météorite mythique. Elle revoit le sac à dos beige à lanière decuir, la gourde en plastique bleue, les godillots à lacets rouges, tout ce bardaposé près de la porte d’entrée. Et le départ de son père à 6 heures dumatin le 27 janvier 1998. Le baiser d’adieu sur son front, il y a dix ans.

 

Elle arrive de nuit àChinguetti. La vieille cité est enfouie dans le sable, la nouvelle villeengloutie dans l’obscurité. Seules quelques loupiotes électriques scintillent.Elle a froid, extirpe une polaire et un bonnet de son sac. Un nomade lui tenddes gants. Elle hésite puis les enfile en marmonnant merci. L’auberge est déjàendormie, les sportifs se couchent tôt et leurs guides en profitent pourpalabrer. Ils l’invitent à partager les trois thés du désert le premier douxcomme l’amour, le second acre comme la vie, le troisième amer comme la mort. Ellevoudrait manifester un peu de sensibilité à la poésie de ce proverbe local,grimace un sourire et prétexte la fatigue. Juste envie de se pelotonner dansson duvet, d’étancher un chagrin. En vain, son système lacrymal s’est asséché.

 

A l’aube, lestouristes méharistes s’éveillent. Le chant du coq est vite couvert par leurbrouhaha. Ça caquette dans toutes les piaules. Elle épie leur départ avant desortir de sa baraque. L’air est frais et la cour pimpante. Elle imagine lesgestes de son père au petit matin dans cette auberge. A quoi pensait-il ? Aqui pensait-il ?

Un plateau se trouveposé juste devant sa porte : café lyophilisé, œuf, pain de mie, confiturede fraise, pommes fripées. Elle touche à peine à la nourriture, commed’habitude. « Faut manger »ressassent à l’unisson sa mère, son compagnon et son médecin. Elle ne peut pas.Elle n’en peut plus.

L’ombre projetée d’unnomade vient tracer une oblique sur le plateau en cuivre. L’inconnu estimmense, vêtu d’un boubou bleu clair brodé de fil doré et coiffé d’un chèchenoir. À son doigt brille une étrange bague argentée. Assise face à cet homme,elle se sent fragile. « Si tu veuxmarcher, mange », ordonne l’inconnu. Sans broncher, elle tartine lepain de confiture.

 

« C’est toi qui veux aller au puits du serpent ?»

L’homme au chèche ladévisage attentivement, sans chaleur. Elle hoche la tête, la bouche pleine.

« On part dans deux heures. »

Serait-ce lui Sidi,le guide embauché par son père ? L’homme au chèche s’appelle Sidi LahcenMohammed ibn Najma. Mais à Chinguetti tous les hommes s’appellent Sidi… Alorselle marche.

 

Ils quittent l’oasis àmidi avec un chamelier, un cuisinier et quatre dromadaires. Direction pleinsud. Elle a mille questions mais sa gorge reste nouée. Pieds nus, l’homme tracele chemin à travers la dune. Elle le suit, les yeux fixés sur les frises queles pattes des moula-moula bicolore et des lézards monochrome dessinent dans lesable. Un scarabée à la carapace ébène plonge la tête dans le sable à leurapproche. Sous l’immobilité factice du désert bruit une vie intense. Jamais lamouche ne renonce. Elles sont cinquante à bourdonner autour de sa têtedouloureuse. Seul le dromadaire aux longs cils s’en fiche.

 

L’homme au chècheconnaît tous les types d’acacias, l’attildont les branches servent de brosse à dent, le Teisht qui donne un fruit huileux dont se délectent les moutons etles chèvres, l’ataleh, le meilleurpour le feu, sa fumée purifie les yeux et l’ignine,fleuri de minuscules boutons roses comme autant de miracles dans le désertstérile.

 

Le deuxième jour,elle fatigue, trébuche, peste. Le guide ne faiblit pas. « Il me teste, le salaud », pense-t-elle. Ça fait longtemps qu’elle n’a paséprouvé cette émotion, de la colère mêlée à une sorte de fierté. L’ombre d’un sourireégaye les yeux du nomade. C’est lui, l’homme au chèche que son père décrivaitpar petites touches à chaque retour de voyages. Oui, c’est sûrement son Sidi.

 

Elle marche de l’aubeau coucher du soleil. Le soir, l’homme au chèche part en quête de bois, lechamelier desselle les bêtes tandis que le cuisinier sort son attirail,cocotte, gamelles en fer-blanc, semoule, légumes étiques. La galette cuitlentement sous les braises. Le dîner est savoureux, elle se ressert de couscousou de soupe aux lentilles. Elle a peur de ce temps offert à ne rien faire. Ellepanique devant l’espace infini des dunes, l’intimité avec ces étrangers, leface à face au-dessus du feu. Sidi l’a perçu. Il se moque quand elle hésite àprendre son livre pour meubler le silence. Et puis, il lui apprend, sans riendire à habiter, ce temps. La nuit les enveloppe et les étoiles s’allument une àune. Après le repas, on fume, on boit le thé, on dort sous une lune crayeuse.Ses nuits à elle sont peuplées de fantômes, ou plutôt d’un fantôme.

 

Qu’était venu faireson père pendant douze ans, chaque hiver dans ce désert hostile ? Censéécrire un livre sur Théodore Monod, il avait laissé le bouquin en plan sanspourtant renoncer à son séjour annuel en Mauritanie. De ses voyages, ilrentrait légèrement changé, comme si de subtiles différences sédimentaient saphysionomie au fil des ans, transformant cet homme bon vivant et solaire en ascètesilencieux, regard aiguisé, silhouette sèche.

 

C’est le troisièmejour, vers midi qu’ils atteignent le puits du Serpent, près d’un acacia. Lecuisinier étale une natte, le chamelier puise de l’eau et l’homme au chèche s’assoiten tailleur. Il se racle la gorge. Elle est tendue. « C’est là qu’il est venu à son dernier voyage. Il savait que lepuits du Serpent c’est la meilleure eau du désert. Tout de suite ton père m’avaitplu, je l’attendais chaque hiver à l’aéroport d’Attar. Au début il parlait beaucoupde Monod, de son livre, puis de ta mère et de toi et puis Dieu aussi de plus enplus. Ensuite il se taisait pour aller prier au sommet de l’erg. Il restaitlà-haut des heures. Les gens de ma tribu le considéraient comme l’un des leurs. Maisje savais qu’il n’était plus ni chez vous, ni chez nous, juste ailleurs.»

 

Le nomade avale unegorgée d’eau.

«  Un jour ton père  m’ademandé de le mener au puits du serpent. On s’est levé tôt, on a marchélongtemps, longtemps … Il était fatigué alors je lui ai proposé de monter surle dromadaire. Quand on est arrivé au puits, je me suis retourné pour l’aider àdescendre et j’ai vu que son esprit n’était plus là. »

 

L’homme au chèche laregarde. Ses yeux ont perdu leur dureté minérale. Le plateau rocailleux trembleau soleil de midi. Elle sent les larmes couler sur ses lèvres sèches. Combiende temps est-elle restée comme ça sous l’acacia ? Quand elle s’est enfinlevée, le désert avait viré au mauve. Sidi a répété : « C’est maintenant qu’il faut reprendre vie»

Il lui a donné cette bagueargentée qu’elle porte aujourd’hui au majeur parce que l’anneau est un peularge.

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